vendredi 30 juin 2017

SUNDANCE / GENESE (47)


Ce fut une nuit de la Saint Sylvestre particulière, que celle conduisant du 31 décembre 1976 au 1er janvier 1977. Une nuit de noces après l’heure, bercée par les accords mélancoliques du Could it be Magic, le deuxième tube de Donna Summer, aussi tendre et désespéré que le précédent, Love to love you baby, était excitant.


Ce furent sur ces notes de Gorgio Moroder que les corps nus de Pierre et de Suzanna se découvrirent. Laure leur avait prêtés sa chambre, et se réfugia jusqu’à l’aube dans le vestibule, avec les enfants.

Suzanna lui apprit, dès les premières heures. Les coups l’avaient rendue stérile. Pierre prit alors sa tête entre ses mains, et écrasa ses paumes contre son front, à la faire exploser. Elle dut le couvrir de baisers pendant de très longues minutes pour qu’il accepte enfin de la regarder, et de comprendre que pour elle, le mal appartenait au passé.


Laure s’était éveillée la première. A ses côtés, les deux frères dormaient d’un profond sommeil. Elle attrapa sa robe de chambre et s’en emmitoufla. Il faisait extrêmement froid. Elle recouvrit ses pieds d’épaisses chaussettes, et sur la pointe des pieds, sortit.

Elle aperçut, dans le grand salon, sa mère, de dos, qui buvait une tasse de thé.
« Bonjour Maman.
- Bonjour ma fille. Bonne année à toi.
- Bonne année à toi Maman. Que puis-je te souhaiter ?
- A moi ? Oh, rien ! Il est revenu, n’est-ce pas ?
- Hier soir. Ils ont passé leur nuit ensemble.
- Une nuit douce ?
- Cette fois, oui. »
Suzanne sembla se perdre dans ses pensées.
« Ton père a préparé quelque chose, pour le nouvel an, reprit-elle. Une galette des rois.
- Une galette ? Ça ne lui ressemble pas.
- Ton père devient soupe au lait, avec l’âge.
- Allons-y pour la galette alors… Tu as pensé à inviter Charles ?
- Ton père s’y est opposé. Il veut le clan Lewit. Son monde vacille, il ne se le formule pas, mais je vois bien qu’il le sent. Déjà, cette peur à l’idée de ne pas être renouvelé dans ses fonctions…
- De quoi a-t-il peur ?
- Oh… De ce dont tous les hommes ou presque ont peur, ma fille… La vieillesse. La retraite. Ne plus en être. Il a tout misé là-dessus, et ta sœur l’enterre jour après jour…
- Elle ne va pas à son encontre…
- Pas volontairement. Mais elle le démode, chaque jour. C’est terrible, il est écartelé. D’un côté il veut tout donner, et de l’autre ne rien lâcher.
- Tu n’essaies pas de l’alerter ?
- C’est trop tard. »
La porte s’ouvrit, et Suzanna apparut, Expédit dans les bras, suivie par Pierre.
« Bonjour Maman, bonjour Laure.
- Bonjour ma chérie, lui répondit sa mère. Bonjour Pierre. Contente de vous revoir parmi nous. Bonne année à vous deux. »
C’était la première fois qu’elle les voyait ainsi ensemble. Pierre maintenait Valérian endormi contre lui. Il regardait son épouse avec amour. Et elle, elle souriait.
« C’est la première fois que je te vois avec Expédit dans tes bras. –
 Nous avons fait connaissance, fit-elle en déposant délicatement l’enfant endormi sur un sofa.
- J’en suis heureuse. Pour lui. Pour toi. Et aussi un peu pour ta sœur. Qui j’espère va retrouver un peu d’appétit.
- Pardon pour mon silence, maman, reprit Suzanna. Après le mariage, Pierre et moi avons ressenti le besoin de nous isoler.
- Trois semaines, une goutte d’eau ! Lorsque ton père m’a épousée, je n’ai pas eu droit à un jour.
- Autre temps, autres mœurs… »
Laure s’avança avec la théière, et servit chacun.
« Maman m’a informée que papa souhaitait nous avoir tous les quatre à diner ce soir.
- Dans le petit salon du premier, compléta sa mère. Si possible sans les enfants.

- Comptez sur nous, Madame », répondit Pierre. 

jeudi 29 juin 2017

SUNDANCE / GENESE (46)


Suzanna s’installa chez Laure. Personne, hormis elles deux, n’en avaient été informés. Le cabinet du nouveau Président du RPR reçut un appel, disant en substance : j’ai besoin de quelques semaines, je reviendrai dès les premiers jours de janvier. Seuls Expédit et Valérian furent admis, jusqu’à ce qu’enfin Suzanna autorise sa jumelle à prévenir son mari.

Pierre arriva le 31 décembre vers dix-neuf heures, avec, dans les bras, un bouquet de camélias. Il était étonnamment calme, élégant, et discret.

Lorsqu’il entra dans la pièce, il embrassa Laure, qui lui dit « bonsoir » tendrement. Elle tenait dans ses bras l’aîné. Il le porta contre son cœur, l’enfant prononça « papa ». Pïerre embrassa son fils, puis le rendit à Laure.


Suzanna était assise de dos dans la pénombre, sur le rebord du lit. Pierre s’avança, et vint se positionner à ses côtés. Lentement, elle pencha son cou jusqu’à son épaule. Il caressa ses longs cheveux, et lui demanda pardon.
« De rien, dit-elle.
- Tu es…
- Personne n’a rien vu.
- Sauf Laure ?
- Oui.
- Je te remercie.
- De rien.
- Je ne me pardonne pas cette violence.
- Je ne me pardonne pas la mienne.
- Tu n’es responsable de rien.
- Je suis entièrement responsable de ce qui s’est passé »
Il s’agenouilla devant elle, posa sa tête sur ses genoux, et pleura.
« Sans doute peux-tu me dire, maintenant… - Oui. Tu es ma femme. - Raconte-moi. - Tu veux tout savoir ? - Juste l’essentiel. - Sur mon père ?
- Oui. »
Il la prit par la main, et l’entraina vers une petite table.
« Tu ne préfères pas qu’on s’allonge, mon amour ?
- Je préfère te dire ça les yeux dans les yeux, Suzanna.
- Alors commence.
- Tu ne m’interrompras pas ?
- Je t’écoute.
- Ce que tu as vu l’autre soir vient de lui. Mon père. Il est comme ça. Une bête. Sauvage. Violente. Incontrôlable. Aussi loin que je me souvienne ça a toujours été comme ça. C’est maman qui a pris les coups, d’abord. Plusieurs fois. Elle n’a jamais porté plainte. Elle l’aimait trop pour ça. Aujourd’hui elle est internée. Il l’a rendue folle, et elle ne retrouvera probablement jamais sa raison. »


Il inspira profondément, et leva vers elle un regard désespéré.
« Quand ça se passe sous tes yeux, que tu as quoi, deux ans, trois ans, cinq ans, pour toi, c’est normal. Un soir papa entre, il est ivre, il gueule, et il frappe, sans raison. La veille on était tous ensemble, on riait. Et là, il cogne, à coups de poings, à coups de pieds, elle encaisse, elle retient ses cris pour ne pas nous faire peur. Et puis on l’évacue, elle disparaît plusieurs jours, et on reste seuls avec lui. Quand elle revient à la maison, les traces des coups ont disparu »
Il voulut la prendre dans ses bras et se retint.
« Tu comprends pourquoi je suis si mal ? »
Elle sentit ses larmes couler, et avança ses mains vers lui en tâtonnant.
« Comment ai-je pu te faire ça ?
- Je t’en prie ! Ne dis pas ça ! Ne fais pas comme elle ! Elle me disait ça, tu sais. Que c’était elle, la fautive, qu’elle méritait ce qui lui arrivait. Ça a été ça, sa perte, cette culpabilité… Cette immonde culpabilité… »
Elle se leva, et vint s’asseoir sur ses genoux.
« Je sais que ce n’est pas toi qui a fait ça, Pierre. Je l’ai dit à Laure.
- C’est pourtant bien moi.
- Non Pierre, non. Ce n’est pas toi !
- Regarde les choses en face, Suzanna ! Tu as épousé un monstre.
- Non !
- Je t’ai fait ce qu’il lui a fait. La nuit de nos noces ! Je t’ai fait ça.  
- Ce n’est pas vrai ! C’est lui qui a fait ça ! Lui ! Et moi ! Pardonne-moi.
- Je me suis interposé un soir, Suzanna. J’avais quinze ans. Je me suis mis entre elle et lui. J’ai pris les coups ! A sa place. Et puis … J’ai rendu coup pour coup.
- Tu vois ! Tu n’es pas comme lui !
- Je l’ai envoyé à l’hosto, Suzanna ! Deux mois ! Il avait des côtes cassées, le nez explosé, une jambe pétée…
- Tu as bien fait !
- Ils m’ont tous accusé ! A commencer par ma mère. Il lui a demandé de porter plainte, et elle l’a fait. J’ai été condamné. Je me suis enfui. J’avais quinze ans.
- Mon Dieu !
- Je suis venu ici. Charles m’a rejoint à sa majorité. J’ai trouvé domicile chez un cousin, plus âgé, un drôle de mec. Il m’a hébergé, et m’en a fait payer le prix. J’ai refusé de lui donner mon cul. Mon père a débarqué une semaine après. Avec ses hommes de mains. Ils m’ont corrigé. Ils étaient quatre. J’avais dix-sept ans. »
Il se pencha en avant et se saisit de ses mains.
« Il ne faut jamais aller là-bas, Suzanna !
- Nous n’avons aucune raison d’y aller !
- Qui peut savoir ? Là-bas il y a le sang, le soleil, et puis le rhum. Tout ça, le volcan, les cyclones, sans te parler du reste…
- Qu’est-ce qui s’est passé après ?
- Ils m’ont mis dans le même état que lui deux ans plus tôt. Il m’a dit :à présent on est quittes, je te paie tes études, tu restes ici, je ne veux plus de toi chez moi. Il a payé. Et j’ai accepté. Je n’avais pas le choix. Il était le plus fort.
- Et ta mère ?
- Elle m’a fait passer un mot par Charles, il y a quatre ans. Pour me dire je t’aime. Ce fut la dernière fois. Je ne l’ai jamais revue. Un jour il m’a appelé. Le jour de ma majorité. Le jour de mes vingt et un an. Il m’a dit : ta mère est démente, je l’ai faite interner, tu ne la reverras jamais. »
Il se leva, et vint se poster de dos contre la fenêtre.
« Je rêve d’elle chaque nuit »
Suzanna à son tour se leva, et vint se poster contre lui.
« Combien je t’aime, Pierre !
- Combien ! Ah oui, combien !
- Tu es l’homme de ma vie …
- Je suis ta perdition, chérie.
- Ne dis pas ça ! Laisse-moi te sauver…
- Petite fille, murmura-t-il en se retournant et en la prenant contre lui. Petite fille ! »
Elle essuya quelques larmes, et s’agenouilla devant lui.
« Notre nuit de noces, Pierre. Et si nous la vivions ce soir ?
- Ici ?
- Il n’y a plus de traces… Tu voulais de la tendresse ?
- Oui. C’était ça, que je voulais.
- Le veux-tu encore ? »
Son corps, lentement, s’affaissa.
« Il y a en toi une telle beauté.
- Je suis aussi folle que toi tu sais.
- Oui. Je sais.
- Sans doute ensemble pouvons-nous apprendre …
- Ou pas….
- Ou pas … »
Il avança vers elle ses lèvres, et l’embrassa à pleine bouche.
« Fais-moi l’amour, Pierre, murmura-t-elle. Comme si c’était la première fois.
- Ou la dernière.
- Ou la dernière. »




A écouter après la lecture : 

SUNDANCE / GENESE (45)


Combien de temps avait passé ? Quelques minutes ? Quelques heures ?
Elle s’éveilla comme d’un songe, en état d’extrême fatigue, comme aspirée du dedans.

Elle ressentait une incroyable douceur, comme si sa peau avait été passée à la laine de verre. L’enfant, à ses côtés, souriait étrangement.
 « Qui es-tu, toi ?, murmura-t-elle.
- Ma… Ma… Maman !, articula-t-il.
- Mais… Mais tu parles ! Tu parles ! »
Laure s’approcha.
« Depuis quelques jours.
 - C’est toi ?
- Je ne lui ai pas appris ce mot-là.
- Quoi ?
- Je te jure! A Pierre il dit « papa ». Mais je ne lui ai jamais appris ce mot-là.
 - Mais comment sais-tu, petit bonhomme ? Comment sais-tu que je suis ta maman ?
- Seul un ange …
- Ne dis pas de bêtises…
 - Seul un ange peut … Ce qu’il peut »

Suzanna, lentement, se leva. Elle se tenait au-dessus d’Expédit, et le regardait avec appréhension.

« Et pourquoi pas ? »




SUNDANCE / GENESE (44)


Elle s’engouffra dans le hall du ministère, un foulard noué autour de la tête, lunettes noires vissées, tête baissée, talons claquant sur le marbre. L’huissier la héla mais elle fonça, nerveuse, en direction de l’escalier, manquant de chuter dès la première marche, et se retint à la rampe.
« C’est moi, imbécile, hurla-t-elle tandis qu’il allait porter la main sur elle.
Sans se retourner, elle courut au premier étage, traversa le salon, la bibliothèque, et entra sans frapper dans la chambre de Laure.
« Suzanna !, cria celle-ci en l’apercevant dans le vestibule. Suzanna, qu’est-ce qui t’est arrivé ? »
Elle posa Expédit dans son berceau, qui se mit à hurler.
« Viens! », fit Laure en se précipitant dans les bras de sa sœur, qui, se penchant, fit tomber ses lunettes à terre.
Laure resta pétrifiée. Les yeux de sa sœur, tuméfiés, étaient devenus deux énormes ecchymoses violacées.
« Qu’est-ce… ».
Elle n’eut pas la force d’en dire plus.
Suzanna, à terre, ôta son foulard.
Elle était défigurée.


A cet instant, Expédit hurla, à se déchirer les entrailles.
Elle se pencha en pleurs sur le berceau. Dans le brouillard, tant ses yeux avaient été amochés, elle parvint à entrapercevoir cet enfant qui était le sien, et qui, pour la première fois depuis sa naissance, pleurait devant elle.
« Qu’as-tu ? Mais qu’as-tu ?, quémanda-t-elle en versant de chaudes larmes.
- Il … sait !, répondit Laure en hoquetant.
- Il sait quoi ? - Tout ! Ce qu’il faut savoir. Il sait. Il sent. Et il pleure ! Pour sa maman.
- Pas possible … Ce n’est pas possible…
- Et pourtant… »
Suzanna sentit une immense tristesse, et eut envie de s’effondrer.


« On dirait qu’il me regarde…, articula-t-elle avec peine.
- C’est cela. Il te regarde.
- Mais c’est absurde ! Il est aveugle ! Aveugle ! »
Elle aurait voulu, mais ne pouvait détourner son regard de l’enfant, qui à présent se recroquevillait en lui-même.
« J’ai si mal, sanglota-t-elle. Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi il m’a fait ça ?
- Qui t’a fait ça ? ç
- Je ne sais pas…
- Mais Suzanna, tu n’as pas pu ne pas voir ! Où était Pierre ?
- Là, lâcha-t-elle d’un souffle. Il était là.
- Mon Dieu ! Et il n’a pas bougé ?
- Il était là. Et… »
Elle prit une longue inspiration, regarda intensément Expédit, avança sa main vers son visage, et dit.
« Et pas là »
L’enfant, soudain, arrêta de crier. Son visage s’éclaircit.
« Ce n’est pas Pierre, Laure. Ce n’est pas Pierre !
- Suzanna, que dis-tu ? Que dis-tu, je comprends rien… »
Elle plongea son regard vers celui de son fils, et fit passer une main au travers des grilles du berceau.
« Tu le sais, toi. Ce n’est pas ton papa ! Ce n’est pas ton papa qui a fait ça à ta maman ! »
Elle se pencha en avant, et sa chevelure noire recouvrit l’enfant. Elle sentit ses petites mains s’y agripper.
Et soudain, elle s’effondra.


A écouter après la lecture :

COMMANDE EN LIGNE - RESUME - AVIS DE LECTEURS :
SUNDANCE / GENESE Vol.1 : 
SUNDANCE / GENESE Vol.2 
Groupes publics FACEBOOK : 

- Christophe Cros Houplon Writer- SUNDANCE Christophe Cros Houplon

SUNDANCE / GENESE (43)


Le hall était plein à craquer. Sur le parking, des dizaines de cars s’étaient garés en grand désordre, desquels s’extrayaient des centaines de militants venant des quatre coins de France assister à l’avènement du Roi Chirac. La scénographie de l’évènement avait été pensée et conçue par une équipe de pros : Juillet et Garaud pour la stratégie, Pasqua pour la logistique, plus quelques uns, des proches de Chirac surtout. Du parti gaulliste il ne restait quasiment rien, sinon quelques vieilles gloires aigries n’ayant plus la force de s’opposer au rouleau compresseur qui allait tout emporter.

La messe avait été dite deux mois plus tôt à peine à Egletons, sous la dictée des deux stratèges. L’acteur, désormais pleinement dans son rôle, avait déclamé la Bible, réveillant tout un peuple assoupi depuis la désastreuse campagne de Chaban.

En ce dimanche 5 décembre, jour d’enterrement de l’UDR au profit d’un Rassemblement formaté à la gloire d’un seul, seuls le temps et le Monarque n’étaient pas à la fête. Il régnait dans l’immense salle une liesse proprement estivale.


Pierre arriva seul, le visage livide d’avoir trop peu dormi. Il s’engouffra dans le long couloir, et arriva au portique, où il sortit de sa poche le laisser passer de Suzanna. Le vigile l’observa avec dédain, puis lui demanda qui il était. Pierre marmonna quelques mots, le vigile sortit son talkie-walkie, et un homme patibulaire s’avança vers eux.
« Qu’est-ce que vous venez bien faire ici ?, lui demanda Charles Pasqua, en le toisant avec circonspection.
- Je suis le mari de Suzanna.
- J’en ai entendu parler. Toutes mes félicitations jeune homme.
- Elle est souffrante. Elle m’a demandé …
- De vous remplacer ? Elle manque pas d’air la petite ! C’est pas vous qui officiez chez celui qui veut nous faire tomber sous des dossiers bidons ?
- C’est son père.
- Merci de l’info ! Bon, on a d’autres chats à fouetter aujourd’hui. Si vous voulez prendre votre carte chez nous, vous gênez pas !
- J’y penserai.
- Vous êtes pas obligé de vous précipiter. Vous avez jusqu’à 81 pour faire un petit chèque. Après, on vous ratera pas !
- Merci du conseil, Monsieur Pasqua »
Le logisticien en chef le regarda s’éloigner, le pas trainant et le cheveu sale. Il semblait totalement hagard, et sentait la transpiration.


Pierre entra dans la grande salle, et s’avança prudemment vers les rangées des personnalités. Tout autour, des cohortes de jeunes aux t-shirts bariolés aux couleurs bleu blanc rouge s’époumonaient en s’agrippant à des drapeaux.  
Il se fraya un chemin en jouant des coudes, puis parvint jusqu’à la rangée derrière l’épouse de l’homme du jour. Elle avait les yeux baissés sur son sac à mains, et semblait presque intimidée.

Personne ou presque ne faisait grand cas de sa présence. A ses côtés, deux très jeunes filles : la première, grande, brune et d’une minceur extrême, et la seconde, plus jeune , aux airs de garçonne.

Ce fut la petite Claude, qui la première le remarqua. Instinctivement, sa mère se retourna, puis, l’apercevant, trahit un léger sourire de reconnaissance. Il s’avança, pas à pas, jusqu’à elle, et lui tendit la main.
« Pierre, questionna Bernadette, frémissante. Mais Suzanna ? Où est Suzanna ?
- Alitée. Elle est tombée malade dans la nuit.
- La nuit de ses noces ?
- Ca tombe mal.
- Vous lui direz plein de choses de ma part. Vous y penserez, n’est-ce pas ?
- Je vous le promets, madame. Quel monde !
- J’ai du mal avec la foule, et mes filles encore plus. Surtout Laurence ! Jacques tenait à ce qu’elles soient là, j’ai dû m’incliner. Une fois de plus…
- Votre position n’est pas simple…
- A qui le dites-vous ! »
Elle releva le menton, et le regarda avec une surprenante intensité.
« Elle est formidable, Suzanna, vous savez. Je l’aime beaucoup !
- Elle me parle parfois de vous…
- De moi ? »
Bernadette semblait profondément émue.
« Elle a pour vous une sincère admiration.
- Excusez-moi Pierre, je n’ai pas l’habitude… »
Elle toussa, puis d’un air plus détaché, poursuivit.
« Sa présence est utile. Je la sens sincèrement impliquée auprès de mon mari. De bon conseil. Et puis, elle a beau être d’une beauté stupéfiante, et j’ai beau être un peu jalouse, je sens que je peux lui faire confiance.
- Vous pouvez Madame. Ma femme est intelligente, et d’une grande franchise.
- C’est une vraie star de magazine. Quelle apparition, hier ! Quelle classe ! Et joueuse avec ça, comme détachée…
- Vous aussi vous avez remarqué…
- Vous ne devez pas être n’importe qui, pour qu’elle vous ait choisi…
- Peut-être est-ce moi qui ai fait le premier pas ? Vous me faites penser à sa mère…
- Je ne la connais pas plus que ça. Une assez jolie femme, assez discrète.
- Très ! Patiente ! Et pas si effacée que ça. Pour moi, l’élément pivot de cette famille c’est elle. Si elle venait à disparaître, tout serait bouleversé.
- Ma disparition ne changerait pas grand-chose vous savez…
- Suzanna dit le contraire…
- Ah… »
Elle semblait songeuse, et regardait la scène déserte avec une appréhension palpable.
« Il ne m’a même pas dit de quel côté il apparaitrait. Côté cour, ou côté jardin ? Vous en pensez quoi ?
- Si j’étais lui, je fendrais la foule !
- Ah oui, bien sûr … »
Elle se retourna à la recherche d’un indice, et admira la foule qui se pressait de rangée en rangée.
« C’est impressionnant, quand même…
- D’où viennent tous ces gens ?
- Je ne sais pas. En tout cas il y a du monde. Monsieur du Château n’a qu’à bien se tenir.
- Vous n’avez pas l’air de le porter en haute estime.
- Ce Monsieur s’est extrêmement mal conduit envers nous. Je ne pardonnerai pas. Quand on a eu la chance d’avoir grandi dans un certain milieu, on ne se conduit pas comme un cuistre.
- Vous parlez de Brégançon ?
- Une humiliation comme je n’en avais jamais vécue. Jacques en est revenu retourné.
- Pourtant il avait eu son lot !
- Au risque de vous surprendre, mon mari est parfois aussi vieux jeu que moi. Qu’on puisse traiter de la sorte son épouse, ça lui est resté en travers de la gorge. Et nous y voilà ! A quoi ça tient, parfois, la politique …
- Ça vous intéresse ?
- Quoi ?
- La politique !
- Ah, ne m’en parlez pas ! »
Elle leva les yeux au ciel et jeta un coup d’œil à ses filles.
« Vous avez devant vos yeux trois victimes de ce cannibale. Jusqu’où cela ira-t-il ? Enfin, j’ai signé.
- Elle a raison ma femme de vous admirer.
- Oh vous savez, le malheur, pour certains, c’est esthétique… »
Pierre ne put s’empêcher de sourire, quand, soudain, il aperçut, fendant la foule et se dirigeant dans sa direction, son père.
« Excusez-moi, Madame, je vous laisse quelques instants.
- Je vous en prie. Vous revenez j’espère ?
- Euh, oui, bien sûr ! »

Pierre fit quelques pas, et se trouva nez à nez avec celui qui l’avait trouvé.
« Qu’est-ce que tu veux encore ? T’as pas eu ta dose hier soir ?
- T’en fais une tête mon fils ! Pas content de revoir ton vieux, on dirait !
- Si tu continues à me faire chier je t’explose la gueule !
- T’as une femme pour ça !
- Putain, ‘pa ! »


Il avait levé le bras, mais le retint. Son père n’avait pas bougé, et souriait.
« Le digne fils de son père…, ricana ce dernier. T’as beau me renier, t’es comme moi, fils ! Une bête ! Une bête qui a la gale et qui sait pas s’empêcher de cogner. Tu bois encore ?
- Qu’est-ce que ça peut te foutre ?
- Quelque chose, figure-toi ! Ca me ferait plaisir que tu deviennes pas comme moi !
- T’as foutue ma mère dans un asile, ordure !
- Elle y est allée toute seule ! Qu’est-ce que tu crois ? Si elle voulait vivre autre chose, qu’est-ce qui l’empêchait de se barrer ?
- Tu lui as coupé les vivres, enculé !
- T’en as un vocabulaire ! Elle pouvait faire des ménages. Après tout, c’est ce qu’elle faisait, quand je l’ai connue !
- Je t‘interdis de parler comme ça de maman !
- Gnagnagna ! Ben quoi ? Ta mère était boniche, ya pas de honte à ça ! T’as honte de ta mère ?
- J’ai honte de toi !
- T’as raison fils, renie ton père ! Renie-toi ! Bientôt c’est de toi que tu auras honte !
- Je t’emmerde !
- Elles sont pauvres tes insultes mon fils !
- J’ai que ça pour toi ! »
Le vieil homme ouvrit grand la bouche, découvrant une dentition pourrie.
« Tu pues de la gueule, ‘pa !
- Normal ! Dedans, ya que de la merde !
- Et tu t’en vantes ?
- Nan ! J’m’assume et j’me connais, c’est tout. Pas comme toi, qui fais ton beau, qui te planque derrière ta crinière et tes bonnes manières de parvenu. Mais tu verras ! Tu verras fils ! J’en mets mon chapeau en jeu ! Quand ils découvriront qui tu es, qui tu es vraiment, le chien que tu es, ta nouvelle famille, ta jolie famille, les Lewit, là, ils te jetteront à la rue, toi et ta pétasse, comme des va-nus pieds !
- Ferme ta claque à merde ! »
Le vieil homme recula d’un pas, puis à nouveau s’avança.
« C’est dommage, dit-il en souriant de toutes ses dents restantes. Vraiment dommage…
- Quoi encore ?
- Finalement, j’aurais dû te cogner un peu plus que ton frère. En fait je t’ai trop pourri : regarde le résultat ! Un pleutre ! Voilà ce que t’es devenu ! »
Pierre sentit la nausée lui monter à l’estomac, et se détournant, tâcha de s’écarter de lui.
« Fuis, chien galeux ! Fuis ton père, poursuivit l’autre en le suivant. Partout où tu iras, mon ombre te précèdera. Tu peux pas échapper à tes racines, tu peux pas ! Un jour, je te le dis, tu reviendras. Et ce jour-là, ce sera le début de la fin. Et ça sera long ! Et ça sera dur ! Pour toi ! Pour elle ! Pour vos gosses ! »
D’un mouvement brusque Pierre se retourna vers lui et le saisit à la gorge.
« Vas-y, serre, gémit son père. Tue-moi !
- Je te maudis ! Je te maudis ! »
Reprenant son souffle, au milieu des travées, le vieil homme se racla la gorge, et, inspirant profondément, ajouta :
« C’est déjà fait, ducon ! »



A écouter pendant ou après la lecture :


COMMANDE EN LIGNE - RESUME - AVIS DE LECTEURS :


SUNDANCE / GENESE Vol.1 : 

SUNDANCE / GENESE Vol.2 

Groupes publics FACEBOOK : 

- Christophe Cros Houplon Writer- SUNDANCE Christophe Cros Houplon

mercredi 28 juin 2017

SUNDANCE / GENESE (42)


La suite était plongée dans la pénombre. Elle tâtonna à la recherche d’un interrupteur, et alluma.
Il se tenait terré, dans un coin, cigare aux lèvres.
Elle marcha en sa direction, se pencha, et tomba dans ses bras.
« Tu es là, mon amour »
Il sentait fort l’alcool.
« Tu es là »
Il se retourna à peine.
« Lâche-moi !
- Mon amour ! Mon amour !
- Lâche-moi ! »
Elle posa son cou sur son épaule, et murmura.
« Je suis là !»
Elle entendit quelques sanglots, et caressant sa nuque, pleura à son tour.
« C’est fini ! Il est parti !
- Me faire ça ! Ce jour-là ! Putain !
- Tu as été génial ! Je suis fière de toi ! O combien !
- Ah oui ? Combien ? »
Elle se releva, et apercevant le tourne disques, appuya sur l’interrupteur.
Une pile de disques avait été posée au sol. Elle se saisit du Dark Side of the Moon de Pink Floyd, et posa le microsillon sur le quatrième morceau.

(A écouter de préférence pendant la lecture)

« The great gig in the sky…
- Ton morceau préféré.
- Toi !, fit-elle en venant à nouveau se lover contre lui. Tu l’as fait, devant moi : tu l’as chassé !
- Ouais !
- Tu es …
- Bandant.
- Ouais ! »
Il se retourna et l’enserrant, la fit basculer contre le sol.
« Là ! Oui ! Là ! Maintenant ! »
Au bout de quelques accords, la voix de la femme, plaintive, s’éleva.
« Tu l’aimes, cette femme qui chante, hein ?
- Elle crie, Pierre.
- Elle ne crie pas, elle pleure.
- Pourquoi ?
- Elle aime. Elle souffre.
- Elle est seule.
- Pas forcément.
- Prends-moi s’il te plait : ce cri me fait mal.
- J’ai trop bu, Suzanna ! Je sais pas si je vais y arriver.
- Laisse-moi faire …
- Pas comme ça ! S’il te plait, pas ce soir !
- Console-moi. Ce chant me déchire, fais quelque chose.
- J’ai bu ! - Et après ? Et moi ? Et ma noce ? »
La voix s’éleva à nouveau, et lâcha un cri, intense, qui dura.
« C’est fort. Tu veux pas baisser ?
- On s’en fout des autres, Pierre !, hurla-t-elle pour couvrir le cri.
- C’est pas possible, se foutre des autres tout le temps, Suzanna !
- Ce soir, si !
- Alors te fous pas de moi ! Viens là ! Viens m’embrasser !
- Mais je veux, fit-elle en saisissant sa braguette.
- Je t’ai dit de pas te foutre de moi ! Tu veux pas gueuler comme elle ?
- Oui ! Oh oui ! »
Il se releva sur elle soudain, et la chevaucha.
« Me cherche pas, Suzanna ! Je t’ai dit que j’ai bu ! »
Elle éclata de rire.
« Mais… Qu’est ce qui te prend ? Tu es devenu complètement taré ? »
Elle fit mine de se débattre en riant aux éclats. Et ne perçut point monter sa rage.
« Tu m’écrases, fit-elle alors qu’il lui enserrait de ses cuisses la taille.
- Je t’ai dit de … »
Elle surprit son regard, et soudain eut peur.
« Mais, fit-elle en fixant ses poings fermés au-dessus-d ’elle, tu es fou !
- Tais-toi, putain !
- Mais … C’est… On dirait …
- Dis pas ça, putain ! »
Il serra encore plus fort ses cuisses, l’étouffant presque. Ses poings étaient refermés, il les maintenait avec difficulté contre son torse.
« POINGS SANS MAINS !, cria-t-elle.
- PUTAIN SUZANNA !
- T’es en train de devenir COMME LUI !, hurla-t-elle, soudain horrifiée.
- Espèce de SALOPE !, hurla-t-il en lui balançant son poing de toutes ses forces en plein nez. SALE PETITE PUTE, TU VAS LA FERMER, TA PUTAIN DE GUEULE ! »
Et tandis que la chanteuse hurlait à la mort, il la frappa, de toutes ses forces, au visage, avec la paume la main. Puis avec son poing refermé, plus fort encore. Puis avec les deux.
Puis l’attrapa par la nuque et cogna sa tête contre le sol, en gémissant comme une bête qu’on éventre. En l’inondant de ses larmes.
Jusqu’à ce que, corps abattu, son visage s’abaisse jusqu’à toucher le sien, couvert de sang.
Et qu’haletant, il la lèche, glapissant, comme le ferait un chien.
Et qu’elle, haletante à son tour, finisse par poser ses mains, frémissantes, sur sa nuque raide.
Ecrasée sous lui, et le caressant presque.
Ses larmes ravalées répondirent à l’ultime et déchirant cri de la chanteuse.
Epuisé, il jeta son verre sur le tourne disque et s’écroula, comme mort, sur elle.
Et à la dernière note, le silence tomba d’un coup sec.
Sur une nuit sans lune.




COMMANDE EN LIGNE - RESUME - AVIS DE LECTEURS :


SUNDANCE / GENESE Vol.1 : 

SUNDANCE / GENESE Vol.2 

Groupes publics FACEBOOK : 
- Christophe Cros Houplon Writer- SUNDANCE Christophe Cros Houplon