vendredi 23 juin 2017

SUNDANCE / GENESE (34)


Ce 25 août 1976, Suzanna s’était réveillée plus tôt que d’habitude. Quelque chose se tramait depuis plusieurs jours, en cet été démarré par une harassante canicule qui avait laissé le pays exsangue. Sécheresse, cultures réduites à néant, kilo de tomates dépassant 4 francs, pics de chaleur de 40 degrés en région parisienne, avec ce que cela suppose pour les personnes âgées.

Qu’elle avait été exceptionnelle, cette saison des beaux jours. Au point que le climat de surchauffe avait gagné jusqu’aux deux têtes de l’exécutif ! A couteaux tirés, le Président et son Premier Ministre avaient échoué à recoller les morceaux, lors d’une invitation lancée par le premier au Fort de Brégançon. C’était plus fort que lui : alors qu’il tentait de regagner à sa cause un homme qu’il méprisait, Giscard n’avait réussi qu’à l’humilier davantage : en le conviant, tel un laquais, avec sa femme Bernadette, à un week end en compagnie de son moniteur de ski. Et de faire s’asseoir ce dernier, à table, ainsi que le premier de ses ministres et son épouse, sur trois chaises… Tandis que lui, trônait aux côtés de Madame sur deux grands fauteuils.

C’en fut trop pour Jacques, et pour Bernadette surtout. Laquelle, au regard des origines, ne put qu’interpréter fort justement ce manque d’égards. Affront au politique, à l’homme et au mari : trois blessures en un seul coup. La décision de rompre fut prise à cause d’une histoire d’étiquette singulièrement parlante pour qui saisissait la conception toute particulière qu’avait le Président du savoir vivre.
En tant que visiteuse privilégiée, Suzanna connut l’intention de Chiarc dès les premières heures. Hormis Pasqua, Pons, Toubon, et bien sûr Pierre Juillet et Marie France Garaud, le secret était bien gardé : l’effet de surprise se devait d’être total.
Jamais, depuis l’avènement de la Vème République, un premier ministre en fonction n’avait osé démissionner en convoquant la presse. Cette mauvaise manière, ce serait la réponse du corrézien à l’auvergnat, celle du laquais au châtelain. Le coup de l’âne d’un vassal humilié au Prince qui s’aimait tant lui-même qu’il en était arrivé au point de ne plus voir d’autre tête que la sienne. Et pour finir, une décoiffante conclusion à un été de feu, prête à accueillir la France des plages avec tambours et trompettes.


Ce fut Marie France Garaud qui lui ouvrit la porte. Son air pincé, lorsqu’elle vit la jeune femme habillée de rouge entrer dans le bureau de Chirac, fit ressentir aux présents son courroux de voir la fille d’un des ennemis de son poulain pénétrer l’intimité de son camp. Elle ignorait tout des assauts que subissait la jeune femme, prise en étau entre un père irrité par la tournure des évènements et par un compagnon fougueux au commencement d’une brillante carrière. L’un et l’autre s’en plaignaient, ce Chirac pouvait d’un coup mettre un terme à leurs projets. N’ignorant rien de sa proximité avec Suzanna, ils n’avaient de cesse de l’assaillir de questions, auxquelles elle répondait invariablement par un: « vous verrez bien ».

Chirac se tenait droit, la gitane en travers des lèvres, assis à un bout de table. Face à lui, Pons tenait la caméra. A dossés au mur du fond, Pasqua, Toubon, Juillet et Marie France, observaient la scène.
« Vas-y Jacques, recommence ! »
Apercevant Suzanna, Chirac esquissa un sourire de contentement, et après avoir écrasé sa cigarette, reprit :
« En effet je ne dispose pas des moyens que j'estime aujourd'hui nécessaires pour assumer efficacement mes fonctions de Premier Ministre. »
Il leva les yeux vers Pons.
« C’est mieux non ?
- Ca se rapproche.
- C’est pas encore ça.
- Les mots sont justes, ponctua Marie France. Ils tombent comme un couperet.
- Les mots ça va, oui, fit Chirac.
- Le problème c’est vous, Jacques. Vous n’y croyez pas, lâcha-t-elle en levant les yeux au ciel.
- C’est quand même pas simple.
- On ne vous demande pas votre avis, Jacques. On vous demande de bien jouer.
- Elle est sacrément difficile votre scène, Marie France !
- Arrêtez de vous croire à la Foire du Trône, Jacques !
- Ah ah, ria-t-il nerveusement. On peut dire que vous avez le sens de la formule. C’est le monde à l’envers ! C’est l’autre qui a le trône et qui a tout fait foirer.
- Continuez, reprit-elle cinglante. Un bateleur de kermesse en héritier du Général : mais où va-t-on ? »
Elle planta son regard noir dans les yeux de son poulain, et dégusta en serrant ses lèvres l’une contre l’autre le trouble qui l’avait envahi.
« Le problème Jacques, c’est le ton. On dirait un petit garçon vexé… Mais il ne s’agit pas de ça ! Il s’agit, excusez-moi Messieurs de devoir enfiler des perles, d’institutions bafouées, au-delà de votre petite personne !
- Bernadette a été humiliée !
- Qui l’a invitée, celle-là ?
- Marie-France s’il vous plait …
- Ah pas de ça, Jacques ! Pas de ça ici ! Pas avec moi ! »
Elle s’était rapprochée de la table, et tous, Suzanna exceptée, avaient frémi.
« La France, ce n’est pas une historiette matrimoniale ! Le seul couple qui compte, c’est Giscard et vous. Et Giscard est le Président, qui ayant nommé un premier ministre, à savoir vous-même, se devait, ainsi que le stipule très expressément la Constitution, le laisser libre de faire son travail ! »
 Les phrases avaient claqué, et résonnèrent dans le grand bureau. Suzanna avança d’un pas, regarda Marie France, et, inspirant profondément, se lança.
« Jacques, Marie-France a raison. Le problème c’est le ton. Le ton et le regard »

Elle avait parlé d’une voix étonnamment douce. « Plus dur Jacques. Plus dur. Comme un scalpel. Il faut que ça claque. Comme une gifle ».


Cérémonie des Lauréats Bilderberg 2016/2017


Mes Bien Chers Amis

Nous voici donc ainsi réunis un an après notre cérémonie secrète de remise de prix ayant eu lieu l’an passé à Lausanne, pour à nouveau loin des caméras décerner, au titre de l’exercice 2016/2017, les Trophées aux plus Méritants d’Entre Nous.

Vous Amis de la Presse Libre vous exhortons, comme le stipule le contrat auquel vous avez apporté votre signature d’hémoglobine  à l’entrée de ces lieux, à bien vouloir tenir secrètes lesdites récompenses de vos différents lecteurs et téléspectateurs. Non que ceux-ci ne sauraient avec nous se réjouir de pareilles distinctions : mais il convient, en nos assemblées, de ne point donner l’image de Puissants Avides de Récompenses et de Gloire Ephémère (PARGE)
La Quête du Bien de l’Humanité guide nos Pas et nos Actes. Aussi, comme ce fut le cas pour les années précédentes, je vous invite à la plus extrême discrétion. Ceci afin de préserver notre appétit pour le dévouement comme notre inaltérable inclination à Offrir plutôt que nous servir.

Comme vous le verrez, le palmarès 2016/2017 est marqué par de nombreuses originalités. Qui témoignent o combien d’un Esprit Rebelle à tout Conformisme. Seule la Quête du Vrai nous anime.

Mais trêve de palabres. Permettez-moi d’accueillir la maitresse de notre Cérémonie, qui va nous faire lecture de la liste des lauréats.

Mesdames et Messieurs je vous demande d’accueillir Mademoiselle Monica Bellucci.

(Polis applaudissements)

-          Merci cher Public bien Aimé. Comme le disait autrefois François Truffaut : « L’homme aime les femmes ». Eh oui, c’est bouleversant. Et c’est toujours d’actualité.

(Silence poli)

-          Je suis très émue, excusez-moi (elle sort un mouchoir Hermès et se mouche bruyamment). Voilà, ça va mieux : c’est que l’air de Suisse… Bref…
(Silence pesant. La belle tire sur sa robe et retient sa mâchoire de tomber)
-          Maestro, les enveloppes ?

(Un vieil homme en smoking lui apporte un paquet de papyrus. Benoitement, Monica les laisse tous tomber, se met à genoux, cherche, cherche, cherche encore, puis exulte)

-          Voilà : j’y suis ! ALORS : prix Bilderberg de la Paix dans le Monde attribué à (Oh mon Dieu il y a deux ex aequo) : Henry Kissinger ET Netaniaquelquechose Betanyoupi ! 
(Applaudissements polis, deux discours assommants etc.)
-          Pour (la belle reprend ses esprits et nous avec) le Prix décerné au Diable de l’année : L’infect Vladimir !

(Sifflets polis)

-          On me dit qu’il n’est pas là : Sa maman peut être ? Non ? Alors continuons : Gazeur 2016/2017 : Bachar d’Assaud

(Sifflets encore plus polis, tout le public a mis un masque à gaz)
-          Encore un absent, décidemment que les gens sont mal polis ! ALORS : Prix du Journaliste Libre attribué à : Laurent Joffrin !!!

(L’illustre LJ tel un diablotin file droit sur scène, se repeigne après avoir embrassé le décolleté de la maitresse de cérémonie puis se lance dans un discours de 20 minutes)

-          Ouf, reprend Monica après l’exfiltration du Joffrin : ça va pas trop de morts ? ALORS : Prix de la Meilleure Amie des Enfants décerné à l’unanimité à HILARIOUS Clinton !!!

(Jeter de pizza furieusement endiablé dès l’apparition de la démocrate sur Scène, laquelle prise d’une danse de Saint Guy fait un syndrome de La Tourette puis est évacuée par les Frères Podesta)

-          Prix du Philosophe 2016/2017 attribué à notre entarté préféré Behachelle, reprend Monica en sautillant comme un cabri.

(Concert de klaxons et lâcher de tartes aux abricots à l’apparition du fringant Bernard. 30 minutes de logorrhée,  Arielle qui en peut plus se retient de pousser la chansonnette, 10 évanouissements plus tard …)

-          Prix Bilderberg de la meilleure Déclaration de Patrimoine décerné à … Emmanuel OUIIIIIII !, hurle Monica tandis que Brigitte se faufile sur scène et balbutie : « Emmanuel vous remercie, il a pas pu venir il a poney etc. »

(Grosse déception dans la salle)

-          Je suis dessute, pleurniche Monica dans sa robe Cartier avant de se ressaisir. Prix (snif) de l’Idiote Utile décerné à Marine pour sa splendide prestation au débat de l’entre deux tours.

(La benjamine saute sur scène, remercie tout de go l’UE, Filippot et les sans dents, puis s’en va siroter un coca light en coulisses)

-          Qu’elle est mal fagotée, maugrée la Maitresse-Es-Bottox sitôt en place. ALORS, on a bientôt fini : Prix de l’Innovation Economique à un Tout Jeune Entrepreneur Gaulois : Henri de Castrix

(Apparition d’une milice armée dans la salle contraignant les participants à signer un contrat d’assurance sous peine de se faire occire. Speech du Lauréat en PowerPoint 3D en 3 points 10 sous points).

-          On vous avait prévenus, Mécréants, persiffle MonicAssurée. Nous terminons par notre Grand Prix 2016/2017, l’Illuminati Dort. A l’Unanimité plus Une Voix notre Comité a attribué ce Prix a Mossieur de Rote-Child pour toute son Œuvre, Passée, Présente et A Venir.


(L’Illustre et son déambulateur se trainent sur scène, entouré de deux gorilles, fait son speech avec dentier, remercie ses fans puis s’évanouit dans la Nuit des Temps).


SUNDANCE / GENESE (33)


La lourde porte s’ouvrit, et un à un, par petits groupes, la plupart des ministres quittèrent la salle. Pierre en reconnut certains, et s’amusa de la surprise de Françoise Giroud lorsqu’elle croisa son regard. L’avait-elle reconnu, ou bien était-ce son charme qui la fit le fixer avec avidité, comme on contemple dans la vitrine d’un pâtissier un succulent gâteau ?

Il fut instantanément attiré par un noble visage, posé sur un corps athlétique. Il hésita un instant, reconnaissant aux côtés de l’homme son futur beau-père qui conversait avec lui à voix basse. Puis il détourna le regard, à son tour troublé.

« Tu m’attendais ?, lui demanda Auguste en levant les yeux.
- On a bien voulu me laisser monter.
- Entorse au protocole, sourit l’homme.
- Ça devrait vous plaire, mon cher Jean-François.
- Plutôt… »
L’homme s’avança vers Pierre et lui tendit une franche poignée de mains. « Jean François Deniau. A qui ai-je l’honneur ?
- Le compagnon de ma fille, coupa Auguste en avalant sa salive.
- Vous en avez deux !
- Suzanna, pardon…
- Elle est en bas, ajouta Pierre.
- Suzanna ?
- Quelle surprise ! Enfin je vais pouvoir la contempler.
- Jean-François s’il vous plait, maugréa Auguste. - Mais cher ami, à quoi pensez-vous ?
- J’ai confiance, sourit Pierre.
- Forcément, répondit le Ministre. Un préposé au terroir, ça ne va quand même pas voler des poules…
- Pardon ?
- Je suis en charge de l’Agriculture, s’esclaffa Deniau en tirant Auguste par bras vers l’escalier. Tiens, voilà Jacques ! »
Tous trois se retournèrent en voyant le Premier Ministre avancer vers eux en de grandes enjambées.
« Auguste, vous tombez à pic, commença-t-il en sortant une gitane.
- Jacques, fit Deniau, vous n’allez pas nous empester avec…
- Puisqu’on parle de toxicité… , sourit Chirac.
- Vous n’allez pas recommencer, Jacques, l’interrompit Auguste.
- Recommencer ? Vous m’avez entendu dire un mot au Conseil ?
- Votre visage parlait pour vous.
- Manquerait plus que je le mette sous contrôle. Je suis pas encore au Musée Grévin !
- On a tous vu que…
- Eh bien tant mieux ! Non mais franchement, vous trouvez pas ça agaçant, cette histoire ?
- C’est de la politique, Jacques !
- Vous m’en direz tant ! Auguste, pas vous ! Pas à moi !
- Je ne comprends pas votre agacement
- Et moi pas plus votre silence…
- Je suis ici dans le cadre d’un…
- Eh bien moi votre cadre, j’ai envie de le faire péter, voilà !
- En tant que Premier des Ministres, vous êtes tenu de donner l’exemple…
- Premier rien du tout ! Et vous le savez, tous les deux. Ça vous fait même bien marrer…
- Parlez-moins fort Jacques !
- J’en ai strictement rien à foutre ! »

Sa voix avait résonné, et quelques ministres attardés sur les marches s’étaient retournés en leur direction. La porte de la salle du Conseil des Ministres était restée ouverte.
« Il est encore là…, murmura Auguste en pointant du doigt la porte.
- Avec Ponia, je sais ! », ponctua Chirac en allumant sa cigarette.
Il s’appuya sur la rambarde dorée, et se retournant, aperçut Pierre.
« On se connaît non ?
- On s’est vus à la Garden Party l’an dernier.
- Ah mais oui ! C’est vous le compagnon de …
- Mon homme ! »
Elle se tenait à quelques marches d’eux, la taille serrée dans un tailleur strict, et la chevelure relevée en chignon.
« Suzanna, lâcha Auguste.
- Eh bien quoi ? Je connais à peu près tout le monde ici. Sauf vous, Monsieur Deniau. Nous n’avons pas été officiellement présentés… »
Elle franchit quelques marches, et s’avançant vers le Ministre de l’Agriculture, sentit le regard du Premier Ministre la dévorer. « Vous êtes toujours nerveux, Monsieur Chirac, quand nous nous croisons…
- C’est que…
- Il vous a encore fait passer un sale quart d’heure… »
Elle détourna son regard et continua à monter, puis tendit la main à Deniau.
« Il paraît que vous écrivez….
- Entre autres, oui. Pas vous ?
- Moi je ne sais pas écrire, répondit-elle en souriant. Ma sœur Laure vous lit.
- Bon on descend ou quoi ?, maugréa Auguste.
- Papa, s’il te plait ! »
D’une intonation elle l’avait dompté.
« Venez un jour à la maison. Laure sera heureuse de vous connaître, reprit Suzanna.
- Place Vendôme ?
- Oui c’est ça ! »
Chirac à son tour monta quelques marches.
« Et moi ? Je ne suis pas invité ?
- Le protocole l’interdit, fit Auguste.
- Au diable le protocole ! », lui répondit Chirac.
Suzanna éclata de rire.
« Décidément vous me plaisez, Monsieur le Premier Ministre…
- Ça se voit, sourit Deniau. Ça va embarrasser ce jeune homme…
- Pas le moins du monde, murmura Pierre en descendant, et en entrainant dans son sillage les présents.
- Vous me donnez le bras ?, osa Suzanna. Avec mes talons j’ai peur de …
- Accrochez-vous, lui répondit Chirac en riant. C’est du solide, cette viande, je peux vous le dire. Labellisée Corrèze.
- Au cul des vaches ?, sourit Suzanna.
- Ah ! Le cul des vaches …
- C’est quoi qui vous a mis dans un état pareil ? L’affaire ?
- Ben dites, on peut dire que vous y allez ! Comment vous savez ?
- Le jeune et le vieux, au-dessus, ils ne parlent que de ça !
- On parle que de ça, en ce moment !
- C’est quand même grave, cette histoire !
- Pas au point de faire comme si le reste n’existait pas !
- Vous faites plus de politique, Monsieur le Premier Ministre ?
- Plus que jamais ! Mais pas à n’importe quel prix !
- Je pensais qu’à votre niveau…
- A mon niveau on joue pas avec la mort d’un gosse »

Elle s’arrêta et serra son bras. Ils venaient tous deux d’arriver en bas de l’escalier.
« C’est bien, ça…
- Je me sens bien seul.
- Résistez ! C’est vous qui parlez vrai.
- J’ouvre pas mon bec ici, ils me laissent pas faire. Mais j’en pense pas moins.
- Prenez les rennes !
- Bientôt, si tout va bien ! Mais en attendant…
- Serrez les fesses …
- A m’en coller la raie ! »
Elle éclata de rire.
« Il n’y a donc que vous, dans ce marigot…
- Votre père peut pas me voir en peinture…
- Mon père est un peu gâteux.
- Pas qu’un peu.
- Et vous, vous feriez bien de vous débarrasser de vos deux cerbères…
- Hein?
- Jouez pas au candide : Marie France Garaud et Pierre Juillet…
- Bernadette me saoule avec ça depuis des mois…
- Ecoutez-la. Les bonnes femmes ont parfois raison.
- Qu’est-ce que vous avez contre eux ?
- Qu’est-ce qu’ils vous apportent ?
- Ils me mettent en selle depuis des années !
- Vous vous prenez pour un étalon ?
- Ah !
- Pourquoi vous riez ? C’est pourtant vrai. Vous en êtes un !
- Quoi ?
- Un étalon ! Je suis pas d’accord, ils vous prennent pour un jockey…
- C’est un peu pareil….
- C’est tout l’inverse, Jacques ! »
Il la fixa avec avidité.
« Je vous ai appelé Jacques, murmura-t-elle.
- Aucun problème…
- Heureusement que j’ai pas parlé fort…
- Votre père …
- Mon père a pas misé sur le bon cheval !
- Vous avez vu où j’en suis…
- Voyez loin !
- C’est ce que je fais. Ça va être dur…
- Long surtout. Mais ça vaut la peine, quand on a votre pédigrée.
- Le Président, c’est lui.
- Sa page est en train de s’écrire. C’est son livre le plus important.
- Y aura une suite…
- Si vous croyez ça, à quoi bon être un étalon ?
- Vous croyez ?
- En vous ? Oui. »
Elle l’attira vers un recoin.
« Oui je crois en vous. J’y crois fortement. Et même si je suis la seule dans ma famille, sachez-le, ce que je ne peux pas dire aux miens, à vous je peux. »
Elle sentit qu’il était touché, et recula d’un pas.
« Vous n’aimez pas Giscard ?
- Aimer ne veut rien dire en politique.
- Je veux dire : vous ne croyez pas dans sa réélection ?
- Jacques, c’est de vous que je parle. Vous, c’est l’avenir.
- On dit de lui qu’il est moderne.
- C’est du toc.
- Je sais bien…
- Vous parlez vrai !
- Comme un arracheur de dents !
- Comme un politique. »
Elle observa au loin son père la fixer avec intérêt.
« Papa Poule veille sur sa couvée…, sourit-elle. Faut faire vite.
- Faire quoi ?
- Décider.
- Décider quoi ?
- Quand nous revoir. Et où.
- Mais il va être mis au courant…
- Comptez sur ma discrétion !
- Ponia est très fort ! Et il se fera un plaisir…
- Ponia c’est qui, excusez-moi ? »
Pierre, à son tour, les observait.
« Vous pensez juste, pour l’enfant. C’est dégueulasse, quand même, d’attiser ce genre de choses, reprit Suzanna.
- C’est ça, l’aristocratie….
- La vraie ou la fausse ?
- Dans les deux cas, pas celle de ma femme. Elle, ça fait quelques siècles. Là c’est des qui pètent des ronds de bulle dans des mouchoirs en soie.
- Pas votre genre.
- Moi c’est le cul des vaches…
- Vous ne m’avez pas répondu, Jacques ! »
Il avala sa salive, puis osa.
« Demain soir. Appelez Matignon. Demandez Jacques Toubon.
- Je donne quoi comme nom ?
- Dites au standard que vous appelez de la part de ma femme.
- Marie-Louise, ça ira ?
- Ça ira.
- Jacques, il faut que je vous dise… Je ne trompe pas mon compagnon. En tout cas pas sans son consentement.
- Pourquoi vous me dites ça ?

- Jacques : on baisera pas ensemble ! »


SUNDANCE / GENESE (32)


Auguste se tenait voûté, face contre la surface plane de son bureau. Il entendit à peine la lourde porte grincer. Au crissement des pas sur le plancher, il souleva péniblement la tête, découvrant une mine lasse.

« Ponia veut qu’on agisse vite, commença-t-il. Ordre du Président.
- L’affaire ?
- Ca gronde de partout, on sent la population en état d’hébètement. On ne peut pas ne pas répondre.
- Vous avez une idée ?
- Pas vraiment…
- J’ai cru comprendre que du côté des avocats…
- Le parquet fait ce qu’il peut, mais personne ne veut se mouiller pour défendre un type pareil !
- Il n’est pas dit qu’il est coupable.
- Pour l’opinion, c’est tout comme…
- Mais c’est dégueulasse !
- La tête de l’emploi, on peut rien y faire.
- Ca veut dire quoi, la tête de l’emploi ?
- Vous l’avez vu, à la télévision ?
- Non.
- Tout ce qu’il ne fallait pas faire il l’a fait.
- Et ça suffit pour le juger ?
- Pour l’opinion oui.
- C’est quand même pas à la télé qu’on ...
- Je suis de ton avis, Pierre. Mais allez dire à Ponia ! Ici on fait de la politique : voilà sa réponse.
- Ces gens-là feraient bien de venir chez moi …
- Ca ne les intéresse pas. C’est trop loin, et il y a trop peu de voix.
- Dégueulasse ! »
Auguste, d’un bond, se redressa.
« Pierre ça suffit. Ici on ne parle pas comme ça. Ni sur la forme, ni sur le fond »
Il surprit sur le visage du jeune homme un trouble, et se ravisa.
« Excusez-moi.
- On dit pas plutôt : je vous prie de m’excuser ? », osa Pierre.
Auguste s’avança lentement en sa direction, et le prit par le bras.
« Oui. On le dit. »
Tous deux se regardèrent. Celui qui avait frappé mesurait à présent la profondeur du coup qu’il avait porté malencontreusement, et semblait désolé.
« Je suis brutal parfois. Et j’ai tort. Ce n’est pas ma nature, Pierre. Mais parfois j’y suis poussé. Dieu sait si je ne supporte pas la violence.
- Elle existe pourtant.
- Je le sais. Je ne le sais que trop. Mais c’est incontrôlable, quand ça vient…
- Ça vient d’où ?
- Je ne sais pas… »
A son tour Pierre prit le bras du vieil homme et baissa les yeux en signe de respect.
« Vous n’aviez pas tort, Auguste. Je n’ai pas à parler ainsi ici. Surtout devant vous »
Il l’invita à le suivre en direction du canapé, et tous deux s’assirent, fourbus.
« Si vous saviez ce que j’ai vécu, fit-il d’une voix à peine audible.
- Je le lis dans tes yeux.
- Vous voyez la surface. Le reste, j’ai tout enfoui.
- Ce fut si dur ?
- Pire que ça »
Auguste se pencha vers lui, et, prenant ses deux mains dans les siennes, inspira.
« Dois-je savoir ?
- Non.
- Suzanna a-t-elle quelque chose à craindre ?
- Ne vous inquiétez pas. Je veille sur elle.
- Moi aussi je veille sur elle. Et donc sur toi. »
A ces mots, Pierre reprit ses mains.
« Je ne te raconte pas d’histoire, Pierre. Je te dis les choses clairement. Tu es à mes côtés pour elle. Je ne souhaite rien d’autre. Rien d’autre
- Ce qui veut dire…
- Tu es mon futur beau fils. Et mon collaborateur.
- Je comprends »
D’une pression sur ses jambes, Pierre se redressa, et fit face à l’homme qui se tenait encore assis.
« Dites-moi ce que vous avez à me dire, Auguste.
- Je vais juste t’apprendre ce que tu dois savoir. Pour elle, donc pour vous deux. Ici, on fait de la politique. De la politique et rien d’autre. Bien ou mal, ce n’est pas le sujet. Tu comprends ?
- Je comprends.
- Bien. Donc ce que tu appelles bien ou mal n’a rien à faire dans nos échanges. Ici, tout est relatif. Forcément relatif. Entends cela.
- Je l’entends.
- Sommes-nous en phase, Pierre ?
- Nous le sommes, Auguste.
- Je le vois. J’en suis heureux. Alors disons les choses. Cette affaire Patrick Henry, c’est pour le pouvoir un atout dans un jeu de cartes. Cet atout, on peut le saisir ou pas. Le Président en a besoin. Ce n’est pas à nous de dire s’il a tort ou raison, si c’est bien ou mal. L’opinion a peur, l’opinion attend un procès, l’opinion exige, nous répondons. Voilà.
- Et donc….
- Et donc, pour un procès il nous faut un avocat. Ponia a fait arrêter un type, ce type est désormais chez nous.
- C’est clair.
- La politique, c’est pas fait pour être clair en soi, mais il faut que ça se traduise ainsi.
- Je comprends.
- L’électeur doit s’y retrouver, entre ses courses et sa grille de mots fléchés.
- Et pourquoi on a du mal à trouver un avocat ?
- Parce que ce sont des andouilles ! Ils font comme tu faisais il y a encore cinq minutes. Ils confondent tout.
- Quoi, tout ? - La morale et le job.
- Je comprends. Mais ce n’est pas simple, tout de même…
- Suzanna, qui a vingt ans, y parvient très bien !
- C’est votre fille !
- Laure aussi est ma fille…
- Pas de la même façon.
- De son fait à elle, sûrement.
- Du vôtre également » Auguste fronça les sourcils.
« Ce n’est pas le lieu pour traiter ce genre d’affaires. Ni le moment.
- Soit. - Bien »
Auguste inspira, et son regard se perdit.
« Cette fois c’est toi qui dois me demander pardon. - Si vous insistez…
- Je le demande. Sans insister.
- Prenez ce qu’il vous plaira, Auguste. Ce qui compte, c’est que j’apprends. »
Pierre surprit un sourire traverser le visage du Ministre.
« Tu progresses à une vitesse sidérante. - Si je vous épate, vous m’en voyez ravi.
- Il y a de quoi !
- Vous êtes le Roi, moi le Valet. Vous vous souvenez ?
- L’exemple de Suzanna était bon. - Pour quelqu’un de votre monde, forcément.
- On peut savoir ce que c’est, mon monde ?
- Un monde où l’on n’hésite pas à considérer quelqu’un comme moi comme un sauvage. Et où on ne se fait pas prier pour le lui dire.
- Je ne pense pas ça de toi, Pierre !

- Vous avez tort, Auguste ! Vous avez franchement tort »


A écouter après la lecture : https://www.youtube.com/watch?v=e-a2rCmrViY

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