mardi 28 février 2017

Danser sa vie


L’optimisme et la légèreté sont des dispositions de l’âme créatrices, tout autant que leurs opposées, de ce qui nous arrive. Tant dans notre quotidien que dans l’attitude des autres à notre égard que dans notre corps et donc notre santé. Qu’elle soit physique ou psychologique. 

Le pouvoir de la pensée, quand on a bien vécu et donc traversé intelligemment ces deux cycles complémentaires que sont le cycle créateur et le cycle dépressif, est stupéfiant : nous créons vraiment, à partir de notre état d’âme, ce qui nous advient.

Ainsi les dépressions sans fin et sans remèdes, celles-là dont on se sort pas parce qu'on ne s'en donne pas vraiment les moyens. Où l’individu qui se veut contrôlant reste complaisamment emmuré dans ses peurs et ses manques. Lesquelles s’étirent infiniment jusqu’à chasser tout être vivant aux alentours. Et finissent par créer au dedans des cancers qui rongent. Tomber dans cet état de dépendance par rapport à ce qui nous fait peur est simple, il suffit simplement de relâcher la vigilance. Et l'on s'en va créer, jour après jour, cet objet tant redouté, qui prend la forme de la pensée qui l'a appelée.

Cela commence, je m’en souviens bien, par un état diffus, de l’irritation à des détails, une forme d’impatience qui s’insinue dans le quotidien. Des pensées, négatives, agressives. Des ressassements jusqu'à l’écœurement qui empêchent toute concentration. Mettent une couverture sur la subtile sensibilité aux petits bonheurs. Et littéralement « prennent la tête », comme disent les jeunes. C’est très pernicieux, ce basculement, ça ne vient pas chez soi en tapant du poing, non : ça franchit le seuil en passant sous la porte clandestinement. Et ça finit, si l’on n’y prend pas garde, par tout véroler. Jusqu'au pourrissement. Un cancer.

Dans les villes, les grandes surtout, dans certains cercles, où l’on perd son temps à regarder dans le rétroviseur (c’était mieux avant ma bonne dame), où on fixe avec dédain la corbeille du voisin, où on juge en omettant de se regarder dans la glace : ça pullule, et ça se reproduit, en meute. La main mise du FN sur les classes populaires, sur certains jeunes, sur des exclus, sur des petits commerçants qui en bavent, c’est là-dessus que ça joue, efficacement d’ailleurs. Ce « on est chez nous » me fait rire : ces gens-là me font l’effet d’être tellement hors d’eux qu’il leur est difficile d’habiter bien où que ce soit.

Reconquérir pied à pied sa liberté d’être léger et de ne voir en tout que le beau ré-ouvre de fait la fenêtre de l’âme sur le monde. Aucun désagrément, aucune attitude désagréable, rien ne peut entacher ou assombrir ce ciel intérieur. Ce qui est évacue ce qui n’est point, ce qu’on a suffit, ce qu’on désire viendra en son temps, c’est aussi simple que cela. Et au quotidien cela marche. 

A chaque pensée lumineuse un cadeau en échange, pas forcément minime. Déjà, ce sentiment intérieur d’apaisement tandis que tu traverses un pont perclus de trous au dessus d’un précipice : chaque pas t’éloigne du danger, tu avances sans peur, tu regardes au loin un point d’horizon qui de fait évacue le vide sous tes pieds. Et à un mètre du point d’arrivée, comme le ferait une plume, tu te lances d’un bond et parviens à bon port. Tout arrive et tout t’arrive au moment juste. La vie malicieuse joue avec ce qu’elle nomme tes nerfs, mais ceux-ci n’étant plus que de belles endormies, elle te surprend jouer avec elle, t’en amuser, et même en rire.

Alors bonne joueuse, elle t’accorde ce que tu n’avais même pas osé lui demander.

lundi 27 février 2017

Le cinéma de Ken Loach


Presque 50 ans que la caméra de Ken Loach se pose inlassablement sur ces petites gens, ces anonymes de la société anglaise qui font si peu rêver. Et auxquels il prête non seulement par le biais de la fiction une vie, mais aussi des rêves d’élévation et des grandeurs d’âme.

Car ce portraitiste minutieux qui pratique un cinéma non pas social comme on le qualifie souvent mais humain est un optimiste qui puise à pleines mains dans la boue du réel pour en extraire de l’or. Qui certes retrace pour les générations actuelles, mais aussi pour les futures, la vie de ses contemporains. Mais, loin de tout misérabilisme, qui donne aussi, surtout à voir la face romanesque, irraisonnée, bouillante d’énergie de personnages sur lesquels le sort s’acharne sans parvenir à les faire rompre.

Dans le dernier, Moi Daniel Blake, au delà-du portrait impitoyable du système libéral qu’il dresse (et qui ne sera jamais aussi impitoyable que ce dernier), il y a surtout une galerie de portraits d’êtres qui, loin de s’avouer vaincus, non seulement se battent, mais s’autorisent tout simplement à vivre. Et parfois à rire.

Ce Daniel Blake pris à la gorge dans un couloir spatio-temporel kafkaïen qui se débat avec les bouts de chaîne d’un système aussi absurde qu’inhumain, jamais il ne met genou à terre. Sitôt sorti d’une séquence qui en mettrait plus d’un KO, le voilà qui, se redressant, s’en va épauler cette jeune mère seule et ses deux enfants. Et l’aidant, le voilà qui se redresse. Tel un noble chevalier inconnu, aussi discret qu’une ombre sur un mur.

C’est cela qui me rend son cinéma si cher : en ne faisant aucune impasse, et notamment pas sur les petits bonheurs d’une vie quotidienne semée d’embûches, le cinéaste rend leur dignité, au delà-de ses personnages, à tout un pan de son peuple. Ceux dont on ne parle pas, ceux qui ne sont guère que des nombres dans des statistiques, il leur offre, fidèlement, en humaniste, leur grandeur.

Quand auront passé quelques décennies et que nos arrières petits enfants s’interrogeront sur le monde dans lequel nous avons vécu ou que nous avons côtoyé, ils pourront alors, découvrant l’œuvre de Ken Loach, ces quelques trente cinq films laissés derrière nous, entrer dans nos maisons comme s’ils y étaient. Et ils pourront alors, sur foi de ce qui fut immortalisé sur la pellicule, se dire : Dieu que leur monde était laid, et Dieu qu’ils étaient beaux et nobles, nos ancêtres !


dimanche 26 février 2017

Le mouton vers l'abattoir


Au lendemain de l’attentat contre Charlie, nos médias se sont bien gardés, en marge du sensationnel et de l’hystérie émotionnelle qui leur tient lieu de ligne éditoriale, de répondre à une question toute simple : pourquoi ? Pourtant il y en eut des experts et des spécialistes de tous horizons, faisant semblant d’opposer des points de vue antagonistes. Mais bizarrement, les quelques uns que nous avons en stock, ceux-là même dont je suis assidument les travaux, ceux qui auraient pu nous apporter quelques éléments de réponse une fois l’émotion retombée - bref aucun d’entre eux ne fut invité sur les plateaux. Comme si leur parole n’existait pas.

Le premier à l’ouvrir (et avec quel fracas) quelques mois plus tard fut Emmanuel Todd, avec un petit ouvrage retentissant qui jeta un pavé dans la mare et conduisit le premier de nos ministres à l’admonester publiquement. Injure à laquelle Todd répondit cinglant en traitant Valls de crétin.

Donc : pourquoi ? A t-on souvent entendu ceci ? Que les frères Kouachi avaient reçu leur formation en Syrie au sein d’Al Nostra, équivalent syrien d’Al Quaida ? Que cet Al Nostra avait été armé et financé sous le vocable de « rebelles » au pouvoir de Bachar el Assad par notre ministre des affaires étrangères Laurent Fabius, lequel avait reçu leur visite, les avait écoutés, avait avalisé leurs thèses en les prenant naïvement pour de gentils démocrates pressés d’en finir avec un odieux dictateur.

Que quelques mois après leurs prises de territoires en Syrie où ils avaient commencé à entamer des exactions sur les populations locales, chrétiennes mais pas seulement, le même Fabius avait déclaré : « Al Nostra fait du bon boulot » ?.

Que depuis des années, suite à la destruction de l’Iraq par les néo-conservateurs US puis de la Libye par la force occidentale (au premier rang de laquelle le glorieux tandem BHL Sarkozy), à son tour la Syrie d’Assad était dans le collimateur.

Qu’on nous vendait cette guerre comme à chaque fois, importer un système démocratique pour de nobles desseins, sauver le peuple syrien (qui ne nous avait rien demandé), placer à leur tête des « amis » (les fameux rebelles djihadistes), chasser un fou sanguinaire (à propos duquel de jolies fictions avaient été montées de toutes pièces puis diffusées par moult canaux dans nos médias pour faire passer la pillule) ?

Que par en-dessous cette main mise sur les pays du Proche Orient, décidée de longue date par les Etats Unis d’Amérique (la fameuse liste des 7 pays à renverser qu’avait en ses mains Dick Cheney), dictée par la nécessité absolue de faire une razzia sur leur pétrole, leurs matières premières et leurs sources d’énergie, répondait à l’obligation de tout entreprendre, même le pire, pour enrayer le déclin d’une superpuissance aux abois, que l’irrésistible montée de la Chine et le sursaut russe effrayait ?

Que la ré-entrée dans l’OTAN de la France décidée par Sarkozy, ce machin dont De Gaulle avait claqué la porte (rappelons que De Gaulle, grand réaliste, parlait et avec les Etats Unis, et avec la Chine de Mao Tsé Toung, et avec l’URSS de Staline à équi-distance sans jamais se lier à aucun des trois) nous transformait de facto en commando pro-US aux ordres, dépendants d’intérêts supérieurs et distincts des nôtres ?

Que le bloubiboulga droit-de-l’hommiste mis en avant par cette gauche pro-guerre pour vendre la sauce à son opinion se heurtait à une contradiction de fond si évidente que presque personne sur nos antennes ne la relevait : quid de nos amitiés avec les monarchies du Golfe et les dictateurs africains ? Si vraiment nous souhaitons importer le modèle démocratique dans des régimes forts que nous qualifions de dictatures, pourquoi ces choix biaisés par nos intérêts économiques bien compris ? Et quelle est la valeur ajoutée réelle pour celui que Sarkozy appelle « peuple de France » ?

Nos médias nous ont-ils quelques mois plus tard, au moment des attentats du Bataclan, alerté sur l’incroyable paradoxe de la géostratégie de caniche de notre diplomatie consistant à d’un côté soutenir ceux qui tiraient à Paris sur notre peuple (les tireurs venaient pour beaucoup de Syrie, les donneurs d’ordre étaient bel et bien Al Nostra) tout en créant à l’intérieur un état quasi policier censé protéger cette même population attaquée depuis l’intérieur par des hommes et des armes financés par les contribuables français ?

En l’occurrence, notre diplomatie ne fut une fois de plus que le fondé de pouvoir d’intérêts ô combien supérieurs à des vies humaines de parisiennes et de parisiens. Car à qui profite doublement la guerre, sinon aux multinationales US et européennes, impliquées et dans la destruction des pays du Proche Orient, et dans la captation de leurs ressources naturelles, et dans la reconstruction à venir, et dans l’ouverture de nouveaux marchés, et dans les vagues migratoires en Europe réclamés en sous main par le patronat, trop heureux de disposer d’une main d’œuvre à très bon marché disposant d’une excellente formation payée par ces régimes qu’il entend mettre à plat ?

En outre, la montée des populismes, ces ersatz de guerres civiles nationales, les petits français contre les pouilleux campant sur nos trottoirs, à qui cela profite t-il encore ? Excellente fondée de pouvoir des grands intérêts industriels de son pays, Angela Merkel eut beau jeu d’habiller ces derniers sous le voile d’une générosité de façade et d’ouvrir grand ses bras aux futurs exploités. Il semble assuré que le dindon de la farce ne soit le salarié allemand.

Sur le champ de ces médias mensonges additionnés, tandis que les peuples s’écharpent contre les plus miséreux d’entre eux, l’âne peut continuer à regarder le doigt, et les profits explosent. Les cycles de guerre et de crises sont les périodes les plus fastueuses pour les oligarchies financières. Et les pantins à la tête de nos états émasculés par la commission européenne à qui ils ont offert le volant comme leurs opposants continuent à faire semblant de défendre des visions du monde différentes au sein d’un aquarium invariant.

Pendant ce temps-là, le bon peuple, décervelé par les fausses pistes déversées dès la première heure dans son cellulaire via la presse de 9 milliardaires s’en va de bonne heure prendre en courant son métro. Maintenu dans l’ignorance du danger s’approchant de lui et l’encerclant sur de nombreux théâtres d’opération. Un peu comme un mouton qu’on promet à l’abattoir et à qui l’on tend chaque matin sa gamelle pour le faire bien grossir pour l’occasion ultime. Qu’on ne s’étonne pas de la montée irrésistible des partis populistes en Europe : ceux-ci, enfant adultérin des deux grandes forces politiques nous ayant collectivement conduit au bord du précipice, risquent bel et bien de poursuivre leur essor sur les cendres de la démocratie.

(Remerciements à Michel Collon, Bruno Guigue, Emmanuel Todd, Jacques Sapir et quelques autres désignés par le journal Le Monde dans son « outil DECODEX » comme faisant partie des penseurs et journalistes à excommunier par le silence et le mépris)




samedi 25 février 2017

Décadence de Michel Onfray : une oeuvre majeure


Je viens d’achever le dernier ouvrage (un pavé) de Michel Onfray, Décadence, qui traite de la fin de la civilisation occidentale judéo chrétienne après deux mille ans de règne sur le monde occidental. Dont la conclusion pourrait être : « Puisque nous sombrons, faisons-le avec élégance ». Un ouvrage passionnant, à mon sens essentiel pour qui veut faire l’effort de comprendre le monde dans lequel nous sommes, d’où il vient et où il va.

Nul doute que cet œuvre d’un de nos plus grands penseurs français contemporains est marquée par le pessimisme de l’auteur, dont l’histoire personnelle interfère sans doute avec le fond de sa pensée. Pour autant, celle-ci s’appuie sur une érudition et une réflexion tellement puissantes qu’il me semble tout à fait impossible, sauf à être de mauvaise foi, de balayer tout cela d’un revers de main méprisant.

J’ai envers l’auteur un sentiment contrasté. Le penseur m’intéresse au plus haut point. Philosophe et historien, il est également (ça nous nous en sommes tous rendus compte) polémiste, à la fois en dehors et dans le système, fasciné par ce dernier qui lui taille régulièrement des croupières et ne peut l’empêcher de l’inviter dans la lucarne, et par ailleurs en absolue rébellion par rapport à ses codes. Un peu comme Emmanuel Todd, avec un style différent. Son œuvre, colossale, a le mérite de rendre ses lecteurs et auditeurs plus intelligents, de tâcher de les forcer à remettre en cause ce qu’ils savent ou croient savoir, à interroger la surface des choses pour aller piocher dans l’histoire de la pensée et l’histoire tout court. Sa violente diatribe un peu répétitive contre Freud m’avait à l’époque hautement intéressé, tant ce dernier constitue de nos jours une statue du commandeur avec sa secte, utilisée de manière mercantile et manipulatoire par les plus grandes firmes pour arriver à leurs fins.

Pour autant, j’ai des réserves sur l’homme, sur son attirance envers ce qui brille, sur son incapacité relative à parfois prendre de la hauteur par rapport à certains de ses contradicteurs de niveau inférieur sur le plan intellectuel. Comme s’il y avait en lui une irrémédiable envie d’être reconnu de tous, y compris de ses détracteurs. J’y ai vu (sans pour autant rejeter ou minimiser le penseur philosophe) comme une résurgence de l’enfant qu'il fut placé à l’Assistance Publique, qui ne peut faire autrement que s’imposer en haussant le ton parce qu’à la base il y a une humiliation originelle de laquelle tout découle et qui ne fut point transcendée jusqu’à son terme.

Décadence ne peut à mon sens être lu et compris sans à un moment avoir à l’esprit ce prisme. Qui peut éventuellement se révéler à la marge quelque peu déformant.
Le livre donc décortique historiquement la naissance puis la décadence de la civilisation judéo-chrétienne et postule son effondrement probable au profit d’un islam radicalisé et conquérant. 

Des occidentaux actuels il tresse un portrait d’ensemble peu amène et pour autant difficile à nier : atomisés, individualistes, sans boussole spirituelle et donc fragiles. En face, des armées galvanisées prêtes à mourir pour l’avènement de leur prophète, d’une force intérieure impossible à décimer. 

Allant creuser dans les évènements historiques, il rappelle comment notre civilisation a il y a deux mille ans pris le pouvoir sur la précédente en imposant le monothéisme par la force, rappelle les résistances des peuples non judéo chrétiens, zoome sur les périodes des croisades et de l’inquisition, s’en va faire un tour vers la révolution française, première anicroche dans la « force occidentale » (le ciment de la foi ayant été brisé…), dans mai 68 etc… Il fait donc un lien entre les conquêtes libertaires collectives et individuelles et la perte de force en tant que collectif et en tant que civilisation (par rapport à une autre, s’entend), le tout avec le regard d’un athée qui prend l’histoire de Jésus pour une fiction. Le « manque » ou l’absence de foi débouche donc sur un délitement au profit d’un conquérant à la fois à l’extérieur et à l’intérieur. Ce n’est pas d’une folle gaité, le pessimisme de l’auteur, distancié dans son expression, y trouve là comme un aboutissement logique. 

On referme l’ouvrage en se disant : regardons la lune, pas le doigt, et s’il avait raison ?

Au fond aurais-je envie de conclure : est-ce si important, qu’il ait tort ou raison quant à la « prédiction » annoncée – c’est-à-dire la direction inéluctable qu’il indique, pas seulement la décadence, pas seulement le déclin, mais l’extinction même de cette civilisation qui est la nôtre ? Ce qui importe davantage il me semble c’est que par la force de sa pensée il conduise le lecteur à s’interroger en s’impliquant émotionnellement et intellectuellement, en fonction de ses propres clefs de lecture, sur le monde tel qu’il est ? C’est là un des rôles majeurs que nous attendons (que j’attends) des penseurs et des artistes : qu’ils m’éclairent sans m’imposer leur vision. Pour qu’à compter de leurs travaux je puisse à leur suite créer ou enrichir ma propre réflexion. 

En cela Décadence a entièrement rempli sa mission. Et c’est ce qui en fait à mon sens un livre majeur.



vendredi 24 février 2017

Eloge de la lenteur


Quitter la civilisation moderne pour partir sur les routes du Nouveau Monde – un continent immense où la nature règne en maître sur des centaines d’hectares sans qu’aucune ville importante vienne casser son harmonie- permet de réapprendre vite le rythme qui est nôtre, celui de la lenteur. Et d’alimenter enfin son souffle à la saveur de chaque instant.

Ici, ce qui s’offre au regard comme à nos sens olfactifs a ce pouvoir d’aspirer hors de nous toute pensée, jusqu’à vider nos boites crâniennes de leurs déchets accumulés. Le temps, tel qu’il se donne, redevient donné, sans contrainte aucune. 

 Tel un fil invisible, il s’étire en longueur, depuis le matin qui s’éveille jusqu’à la tombée de la nuit. Se poser sur le bord d’un trottoir ou sur un petit pont passant au-dessus d’un ruisseau pour simplement contempler l’esprit vide le vol d’une abeille ou le petit vent caressant les herbes devient l’incarnation du temps. Enfin débarrassé du faire, sans souci aucun de l’avoir, il est alors possible d’être, et d’être seulement. 

Assis là, immobile, à l’écoute de la moindre tension dans cette nature qui se donne, subtile, tel le bruissement de l’aile d’un papillon. C’est là, dans ces instants de rien où tout advient pourtant, que l’on peut du plus profond de soi ressentir ce qu’est la vie, tel qu’elle nous fut à la naissance donnée. 

Une occasion séquencée de millions d’opportunités de simplement être en présence, comme le font ces vieilles personnes dans les campagnes, assises à l’ombre d’un arbre aux branches généreuses l’après-midi, que l’on imagine perdues dans leurs pensées, alors que vidées de celles-ci d’avoir longtemps vécu elles sont au contraire concentrées sur ce dernier fil qui les retient encore en ce monde. Et qui s’étire, jour après jour, heure après heure, minute après minute, seconde après seconde. Si ténu qu’à un mètre à peine on ne le remarque point. Tant tout est lent, si lent. 

Presque immobile.

jeudi 23 février 2017

Cette génération en quête de liberté


J’ai eu l’occasion récemment de rencontrer de nombreux jeunes, australiens, allemands, sud-américains etc… âgés d’à peine 25 ans qui, sitôt leur diplôme en poche, s’en sont allés aussitôt découvrir le monde en prenant une année sabbatique. 

Echangeant avec chacune et chacun d’entre eux, je pus comprendre que tous ces itinéraires individuels avaient été mus par la même grille de lecture comme par le même élan. Ce « monde-là » qui leur était imposé et leur imposait une fonction d’assignation asservissante, ils l’acceptaient tout en le tenant à distance. Se donner des objectifs, choisir une filière, obtenir un diplôme, exercer un métier, vivre une petite vie dite « normale » car normée, consommer : oui. Mais en apparence seulement. Car au-dedans la chaîne à peine posée au pied est déjà en passe d’être ôtée. 

Alors OUI, partir sitôt le sésame en poche à l’aventure, seul ou en couple, avec trois fois rien, un sac à dos, quelques maigres économies, une aide de papa-maman éventuellement. A la découverte de cet univers inconnu, de ce monde que cette « vie normale » tiendra à distance faute de temps. Et y puiser, dans le cœur même de ce saut de l’ange dans l’inconnu, les germes d’une rébellion intérieure, d’une capacité à s’émanciper quand l’âge adulte la rendra possible. 

Les discours qu’ils m’ont tenus sur ces métiers qu’ils s’apprêtent à exercer pour de grandes firmes et dont ils sont censés tout ignorer m’ont laissé confondu : quelle clairvoyance ! Ils en savent tellement davantage que leurs parents, ils ont vu ceux-ci signer des quatre mains, ramper, tomber, se relever, tomber encore… Les petits bouts-de-choux hauts comme trois pommes qu’ils étaient ont perçu la supercherie et développé les bons anticorps. Il y a là de quoi s’émerveiller devant ces maturités d’avant l’heure. Cette génération-là est vraiment celle qui va collectivement nous sortir du jeu, elle en a les capacités, la méthode, le courage, la perspicacité. 

C’était il y a un peu plus de trois mois. Ces rencontres-là, qui étaient loin d’être les premières que j’avais faites avec cette génération-là à propos de cette expérience là, furent nombreuses. Une vingtaine, sur un mois : en auberge de jeunesse il y a comme un effet concentration. J’ai eu hier l’un d’entre eux, un jeune homme de nationalité belge, un garçon formidable, rayonnant, très paisible. Il était rentré à Bruxelles depuis deux mois, il m’a raconté, le froid, la peur ambiante, la difficulté à se réinsérer après un an au soleil. 

Je lui ai conté, la suite de notre périple au Brésil, puis ici, au Paraguay. A la fin il m’a dit : tu sais, d’ici trois ans, ce job d’ingénieur, je le lâche. Et ma copine, pareil. On en veut pas de cette vie-là, alors puisqu’on est deux et puisqu’à deux on y voit clair eh bien on se lance à deux et on se donne trois ans. Ils nous paient plutôt pas mal, ceux qui viennent de nous recruter. On a décidé de rester chez nos parents, pendant trois ans on se serre la ceinture et on met de côté. Et puis après, on fait comme vous. On repart à l’aventure.

mercredi 22 février 2017

Igassu Falls


En images, car il n’y a pas de mots qui puissent traduire pareille splendeur.

Ce second long métrage, que je dédie à un tout jeune homme qui en vaut vraiment la peine.

Ne loupez pas les dernières secondes du générique de fin...

Lien : https://vimeo.com/205231592

 

mardi 21 février 2017

Le camp du Mal, vraiment ?


Toute organisation humaine n’aime rien tant que désigner en son sein ou à l’extérieur un camp du mal. Cet étiquetage en guise de raccourci a un mérite au moins : externaliser celui-ci, c’est-à-dire a priori s’exonérer de toute participation, même indirecte ou passive, à ce dernier, tout en s’inscrivant soi-même dans le bon camp. Il induit forcément un inconvénient majeur : sous les certitudes bricolées à la va-vite, pensée et honnêteté intellectuelle se sont évanouies. Ce qui, sous l’effet du nombre, importe peu sur le moment, pouvu qu’on soit bien évidemment dans le camp des vainqueurs.

Je m’étais par le passé beaucoup intéressé à l’histoire de l’Allemagne nazie, et à ce qu’en nos jours on en a tiré. Avoir fouillé les livres d’histoire m’a appris ceci : celle-ci est née d’une humiliation, celle de la défaite de 14/18. Elle fut, nous le savons tous, née démocratiquement suite à un scrutin où le parti nazi arriva en tête en étant pourtant bien loin de la majorité absolue. Elle eut sur le peuple allemand pris dans son ensemble un effet galvanisateur et entraînant jusqu’aux plus extrêmes limites de la défaite : bombardée par les soviétiques tandis que son leader et ses lieutenants vivaient depuis des semaines dans un blockhauss, Berlin lui fut aveuglément fidèle jusqu’au bout, alors même que ce dernier faisait régner sur son peuple une absolue terreur. Les berlinois en âge d’aller combattre ayant été pour la plupart soit envoyés sur les fronts russes et atlantiques soit décimés, ce furent donc des adolescents, voire des enfants de douze ans, qui furent l’ultime chair à canons des derniers combats hitlériens.

Le « mal » en l’occurrence, nous ne pouvons l’incarner uniquement en un homme et son équipe la plus proche, mais bien à toutes celles et tous ceux qui le soutenaient. Et je suis persuadé que de leur point de vue ils incarnaient à leurs propres yeux le bien.

Où se situe donc la « vérité » ? Existe t-elle seulement ? Pouvons-nous décemment affirmer que ces milliers, ces dizaines, ces centaines de milliers d’allemands d’alors étaient l’incarnation du « mal » ? Le voulaient-ils seulement – au prix de la vie de leurs propres enfants ?

Au lendemain de la guerre, l’Allemagne coupée en deux fut reconstruite. L’immense cinéaste Rainer Werner Fassbinder, poil à gratter de son peuple, nous instruisit fort sur la capacité d’oubli sans doute utile dudit peuple, et (à l’Ouest) de son basculement soudain dans le capitalisme pur et dur inspiré des américains. Le Mariage de Maria Braun ou Lola une femme allemande dressent des portraits sans concessions de cette reconstruction, et des évidentes amnésies effectuées pour y parvenir. Les nouveaux capitalistes allemands de l’après guerre, ceux des années cinquante et soixante, parvinrent aisément à réécrire une histoire tâchée de sang en se plaçant cette fois dans un camp du bien parfaitement acceptable et honorable. Ce qui plus tard ne manqua pas de créer de sacrées distances avec la génération suivante, porteuse d’une manière ô combien différente de l’histoire commune.

Nous avons, il me semble, encore et toujours cette propension binaire à étiqueter ce qui est bien et ce qui est mal, et à désigner en dehors de nous mêmes ce qui est à rejeter. Ainsi à notre esprit défendant nourrissons-nous dans nos rejets péremptoires et excluants nos propres ennemis ainsi que leurs appétits à nous nuire. A l’intérieur comme à l’extérieur. Car cette caractérisation pleine de morgue et de raccourcis nourrit tous les intégrismes, tant sur le plan politique que social et extérieur. Ce faisant, nous nous aveuglons souvent sur notre propre cas, un peu comme les allemands reconstructeurs de l’après-guerre, produisant des discours et des anathèmes au lieu de tâcher de comprendre à partir de nous-mêmes l’autre, celui qui est différent, celui qui ne vit ni me pense pas comme nous, celui qui est loin. De militaire, l’ingérence devient morale, moralisatrice plutôt, un peu comme un colonialisme de la pensée dressant partout des lignes jaunes, sauf dans nos salons. Ainsi créons-nous au fil d’humiliations, de renoncements et de certitudes bien-pensantes ces ennemis qui n’ont plus rien d’imaginaire. Et les conditions mêmes de guerres civiles. 



lundi 20 février 2017

Chiche !

Eux les riches, eux les milliardaires, eux qui amassent tout, nous privent de tout et possèderont bientôt la quasi totalité de ce qu’ils nomment les richesses de la planète nous disent : ce monde est un village ouvert, le monde vous appartient etc… Je dis : chiche !

Mais ce chiche n’a rien d’un blanc seing, encore moins une soumission à leur diktat. Le monde m’appartient ? Raison de plus pour ne posséder rien, pour voyager éternellement, ne jamais me poser trop longtemps, refuser le système bancaire qu’ils me tendent, ouvrir une porte puis ouvrir la suivante et ne jamais m’attarder. La plus belle des richesses est dans la capacité à vivre l’instant sans se laisser emmurer par le regret d’hier et la peur du lendemain. Vous me contraignez à avoir une pièce d’identité, un passeport pour passer ces frontières qui pour vous n’existent pas ? Permettez-moi d’en faire tout autant, mais différemment. Je n’ai point besoin d’un jet affrété et d’un passe-droit pour couper une file : on se débrouille tout aussi bien que vous avec trois fois rien.

Que vos marionnettes à la tête des états ne m’embarrassent pas avec ces taxes dont elles vous exonèrent, et surtout que personne ne vienne me culpabiliser de ne pas participer à la construction des routes, des hôpitaux, des crèches et des écoles. Que les EXXON et TOTAL commencent à donner l’exemple ! Ce système vermoulu aux lois truquées faites par vous pour vous mêmes et contre nous, je m’en affranchis sans trop faire de bruit, mais réellement. Votre système est ainsi fait qu’il est possible de s’en affranchir sans trop tricher : alors puisque je ne suis plus sur votre sol et n’ai plus l’intention de le fouler autrement que fugacement, autant vous dire que vos huissiers et lettres de créances peuvent courir. En 20 ans d’indépendance où tout ce que j’ai gagné je ne le dois qu’à moi même à peu de choses près, j’ai bien plus donné que reçu, et ayant fait les comptes ai unilatéralement tranché. Le contributeur n’est désormais pas plus contribuable que citoyen.

Il est devenu, c’est vous qui m’y invitiez, vous et tous vos agents électoraux médiatiques, citoyen du monde. Mais au risque d’enfoncer le même clou deux fois : certainement plus du vôtre.


dimanche 19 février 2017

Lapins crétins


Molière avait ses précieuses ridicules. Mitterrand ses “pauvres” (ainsi qualifiait-il cinglant ces journalistes attachés à ses basques comme des moules au rocher qui scribouillaient des pamphlets censés le décrypter tout en lui nuisant). Quant à moi j’ai mes lapins crétins.

Comme Molière et Mitterrand, j’ai une affection certaine envers mes petits bouffeurs de carottes. Pour les avoir de près fréquentés, je connais bien leurs travers. A peine tu leur donnes la carotte tant convoitée qu’ils te mordent l’index. Déposer leurs petites crottes toutes rondes dans ton pré-carré fait partie de leurs habitudes. Ils le sentent instinctivement, ta capacité à ne pas rester enfermer dans leur clapier pour finir en civet les renvoyant à leur condition, ils ne peuvent en définitive faire que ça, manger la carotte que tu leur tends au travers des barreaux de la cage, mordre le doigt nourrisseur et faire ses besoins dans ton lit. 

Comment leur en vouloir, à ces lapins crétins condamnés à boire du mauvais malt sur un bout de trottoir en proie aux courants d’air, le museau dressé vers le petit écran qui leur tient lieu de cervelle. Ils ont beau en meute se rassurer en se serrant les arrière-trains, il n’empêche : combien d’entre eux s’éveillent la mine éclatée chaque dimanche vers seize heures après que d’avoir trop gobé, après ces agapes où ôter sa fourrure pour ne se faire finalement point fourrer (ou si mal), avec au ventre ce sentiment de creux, métro boulot gobo dodo. Il y a de quoi quand on y songe se montrer magnanime.

Si d’aventure un jour je revenais au clapier, nul doute que je les retrouverais non pas inchangés à la chaîne de leurs destins de rongeurs, mais certainement abîmés que d’avoir, tel le lièvre de La Fontaine, trop gambadé dans un pré délimité par des clôtures infranchissables. Leurs quenottes hier acérées se seront lors tant et tant usées qu’elles pourront à peine ronger leur frein. Il se pourrait lors que, pris par une forme de tendre et cynique sympathie, je me hasarde à m’avancer vers eux, sourire aux lèvres, comme si de rien n’avait jamais été. 

Puisque rien en définitive ne fut jamais.

samedi 18 février 2017

La Chute du Diable


Après trois mois et demie ici, au Brésil, à vivre au milieu des brésiliens, ce cadeau en guise d’au-revoir avant le passage au Paraguay : les chûtes d’Igaçu. Un des sites naturels les plus exceptionnels au monde, classé au patrimoine de l’UNESCO. Un ensemble de 275 cascades en pleine forêt tropicale, partagées sur les territoires brésiliens et argentins.

Face à ce spectacle majestueux, démesurément majestueux, une émotion, immense, qui m’envahit. Dieu que la Nature est belle ! Aucune œuvre humaine n’égale ce spectacle puissant que j’ai vécu ce jour, aucune. Planté devant comme un insecte, les yeux écarquillés, je me suis senti soulevé de terre et conduit au cœur des plus ancestrales croyances, celles-là qui sont miennes. Foi en la Nature, Foi en l’immense beauté de cette Terre qui nous accueille et à qui nous devons tout. Que notre civilisation occidentale ait pu à ce point ces trente dernières années la détruire, et avec elles tous les êtres vivants, arbres, forêts, océans, air, continents, animaux, hommes – comment des êtres humains ont pu, pour de l’argent, oser faire cela, et pour quel résultat final y compris pour eux ! Que ne viennent-ils ici se recueillir, ces fous destructeurs, et face à l’immense chute du Diable demander humblement pardon ? La folie des hommes m’apparaît à ce point démesurée, oser s’affronter à cela, à cette nature aussi sublime qu’implacable qui à tout moment peut se retourner contre nous. Et qui d’ailleurs, si l’on y regarde de près, s’est énormément déchainée ces toutes dernières années.

Je me tiens face à elle, les bras ouverts. Sens cette énergie, puissante et légère, me soulever. Le bruit assourdissant des eaux qui grondent m’ensorcèle. Je reste là un temps infini, sur cette passerelle, faisant face à la Chute du Diable, humblement recueilli. Ferme les yeux, longtemps, cœur ouvert, âme pesant le poids d’une plume. D’une inspiration puiser force, d’une expiration expulser les tensions du dedans. La masse implacable vrombit, déchaine ses torrents d’eau tombant du ciel et créant des tourbillons prompts à réduire en cendres tout contrevenant. Je sens mes genoux fléchir à mesure que mes bras s’ouvrent en croix, une force surnaturelle me pousse visage contre terre, tel un pénitent désarticulé. En cette Eglise nul pardon, nulle homélie, nulle salvation. Ce Dieu-là est aussi puissant qu’aveugle. Et le feu qui jaillit de ses entrailles crépite de colère. 

vendredi 17 février 2017

Re-Connexion


Quatre mois sans cette chaine de téléphone portable : que de temps, que de liberté retrouvée. Même sur silencieux depuis des années, ce diabolique rectangle phosphorescent censé m’apporter ses lumières avait réussi le prodige d’indexer mon système nerveux sur ses insignes vibrations. A mon insu consentant.

En lieu de – cette présence à l’instant retrouvée, cette attention à ce qui est, cette maîtrise redécouverte de mon temps. Plus d’intrusions, plus de réactions, fini l’hyper-contrôle aliénant, l’hyper-connexion anxiogène. Là revoilà cette bienheureuse maîtrise qui a tant à voir avec la capacité à lâcher prise. Retrouver le temps, le mien, celui de l’ici-et-maintenant, où ce qui apparaît redevient plus que visible : perceptible. Dès l’éveil, s’étirer longuement, fraction par fraction, du magma. Laisser corps et pensée ré-émerger, retrouver leur axe ; point d’ingérence autre que les éventuelles miennes. Mes propres flux et reflux, re-connectés enfin dans des canaux intensément vivifiants. Ceux des océans, des fleuves, des arbres, de l’air qui caresse mon visage s’éveillant.


mercredi 15 février 2017

Premières tribunes sur agoravox.fr


Ravi de ce démarrage de publications de tribunes libres sur le site agoravox.fr dont l'audience, tant quantitative que qualitative, ouvre rapidement à un lectorat large et de qualité. 

Deux tribunes publiées depuis lundi sur les 5 articles proposés :

- La 1e,portant sur "l'arnaque Macron" est rentrée directement dans le top 10 des articles les plus lus de la semaine (2775 fois en 48h), fut énormément likée (206 fois), beaucoup commentée, a donné lieu à des débats, des polémiques, quelques rares invectives.
- La 2e, sur un sujet moins commun, " De l'Histoire réécrite par les vainqueurs et de nos médias", a compte-tenu de son sujet obtenu également un excellent score (+1000 lectures en 24h) et de très bons retours. 

C'est formidable et très encourageant. Car même s'il est à mes yeux évident que ce nouvel exercice s'inscrit en deçà-de mon activité littéraire car du domaine du périssable 2.0, il n'en est pas moins vrai que quoi qu'on écrive et crée c'est pour être lu, susciter de la réaction, quelle qu'elle soit, de la plus subtile à la plus vulgaire. Mais surtout toucher un public aussi large que possible aussi profondément que possible, le laisser réagir sans intervenir, rester à distance et s'en enrichir. C'est cela, s'exprimer : c'est se jeter à l'eau et accepter tout ce qui vient parce que ce qui est donné est donné et jamais repris après. C'est incroyablement nourrissant humainement parlant.

http://www.agoravox.fr/auteur/christophecroshouplon

Mon 1er court métrage

 
Fabriqué avec trois bouts de ficelle , mon 1er court métrage. Bourré de défauts techniques que les prochains corrigeront je l’espère. Mais, merci les paysages et ce superbe morceau, l’émotion passe

Bon visionnage et bon trip
Et croyez en vos rêves !



sur VIMEO - cliquez sur le lien ou faites un copier-coller : 
https://vimeo.com/204202214


mardi 14 février 2017

L'ange blanc et l'ange noir ou les deux frères - un extrait de SUNDANCE (Vol.1)


« Vas les coucher, je te rejoins après. Faut que je cause à mon frère »
Il l’avait aperçu, assis en tailleur face à l’océan, de dos. Quelques rares invités restaient là, un verre à la main, à la nuit tombée. La Villa de Claude Carrère était étrangement paisible.
Il fit quelques pas en sa direction, et fut à peine surpris quand celui-ci se retourna.
«  Faut que je te parle, petit frère.
-       Moi aussi. Viens t’asseoir. T’as soif ?
-       J’ai déjà pris un verre, avant de prendre la route.
-       T’as sacrément réduit. Tu vas pas un peu trop vite ?
-       T’as pas su, pour la dernière fois, petit frère
-       Je te connais suffisamment bien. Ta nuit de noces ? »
Pierre baissa les yeux.
«  Personne t’accuse.
-       Si : moi
-       T’as tort, Pierre. T’y es pas pour grand chose.
-       Ce sont mes mains.
-       C’est pas tes mains qui ont frappé. C’est plus profond.
-       Comment tu peux m’excuser après tout le mal que je t’ai fait autrefois ?
-       Parce que je sais que c’est pas vraiment toi qui as fait ça.
-       Tu voulais me parler ?
-       Toi d’abord.
-       Comme tu veux, petit frère. Ca fait si longtemps qu’on a pas fait ça.
-       Pierre on l’a jamais fait. Les fois précédentes c’était toi qui parlais »
Pierre passa son bras autour du cou de son frère et le serra contre lui.
« Tu as raison.
-       Les choses changent, bonhomme. On cicatrise. On regarde plus dans le rétroviseur. Faut continuer comme ça. Comment ça s’est passé ces deux jours ?
-       Au delà- de mes attentes.
-       Elle change, ta belle.
-       Et comment ! J’en reviens pas.
-       Elle non plus elle doit pas en revenir. Comme moi d’ailleurs.
-       Si tu l’avais vue avec les gosses.
-       Elle les traite pareil ?
-       Mieux : elle les aime pareil. Avec Expédit, c’est à pleurer.
-       Il est comment avec elle ?
-       En confiance. Doux. Incroyablement doux. Il sourit. Quand elle s’approche il sourit. Et elle… Elle lui chante des chansons. On dirait maman.
-       Aussi intense ?
-       Tout autant.
-       Maman c’était trop, souviens-toi. Ca nous a pas rendu service, après.
-       Pour moi ça reste ce que j’ai vécu de plus beau.
-       Pour moi c’est Laure. Laure, c’est juste. Ni trop ni trop peu. Et tout le temps. Sans une ombre qui plane au dessus de nous.
-       Suzanna, oui. Mais je peux pas comparer.
-       Tu l’as fait, Pierre.
-       Faut que je te raconte un truc, Charles. Un truc qui m’a vraiment fait flipper. Depuis j’arrête pas de retourner ça dans ma tête.
-       Je t’écoute frangin.
-       Tu te souviens, ce que je t’avais raconté ? Ce cauchemar que je fais depuis des années
-       Celui dans la cuisine ?
-       Celui-là »
Pierre prit sa tête entre ses mains et poussa un râle.
«  Charles, dit-il en tournant un regard perdu vers le sien. Suzanna a fait le même.
-       Quoi ?
-       T’as bien entendu. Et pas qu’une fois. Deux !
-       Putain »
Charles agrippa son frère et se serra fort contre lui.
« Faut lutter, Pierre. Pierre, faut lutter. C’est pas écrit ! C’est pas écrit !
-       Le même, Charles. Le même cauchemar. Moi, dans la cusine. Avec eux. Avec elle. Avec les gosses. Ivre. Le cerveau retourné, grillé. Et qui frappe ! Et qui frappe ! »
Il éclata en sanglots étouffés, et Charles le pressa encore plus fort contre lui.
« Le gosse, Charles, le gosse ! A la tête ! A la tête !
-       Arrête, Pierre. Arrête ! Il n’y a pas de fatalité. On le sait
-       On en sait rien, petit frère. On se bat. On se combat. On fuit. On s’enfuit. On oublie. On veut oublier.
-       On y arrive, putain. Et on s’en éloigne
-       Qu’est-ce qu’on en sait ? Tu sais ce qu’elle m’a dit ? La première fois, au concert, elle n’avait vu que mes mains. Je la tenais contre moi, serrée, de dos. Et mes mains ! Elle a vu ! Les coups ! La tête du gosse que j’explose contre le mur !
-       Expedit… , murmura Charles.
-       Expedit oui, hurla Pierre. Expedit ! »
Il fut pris de tremblements , et des flots de larmes jaillirent de lui.
«  Dis-moi, dis-moi que c’est un cauchemar !
-       C’EST un cauchemar ! Pierre, faut se le promettre, toi et moi : jamais plus, sous aucun prétexte faut qu’on y retourne. Surtout toi, surtout pas toi ! Pas toi avec elle et les gosses !
-       Et si ça se faisait malgré nous ? Et si on pouvait pas contrôler ?
-       On est deux, Pierre. Je te laisserai jamais faire ça.
-       Qu’en sais-tu ? Qu’en savons-nous ?
-       Laure jamais ne laisserait Expedit s’éloigner d’elle. Et jamais je ne pourrais la laisser partir sans moi »
Pierre se figea.
«  Que veux tu dire ?
-       Laure est stérile, Pierre »
Charles se releva, et aida son frère à en faire de même.
« Appuie-toi sur moi.
-       Petit frère, j’ai compris. On est liés, tous les quatre.
-       On ne peut pas se lâcher, à présent. Il y a une épée au dessus de nos têtes, on le sait. Maintenant elle a grandi. Nous, on le sait depuis longtemps. Mais elles et les gosses…
-       On est six. Six à essayer de…
-       L’amour, Pierre. L’amour. Il n’y a que ça.
-       Si seulement tu disais vrai. Si cela pouvait suffire.
-       J’aime Laure comme j’ai jamais aimé
-       Et moi Suzanne tout comme toi. Mais est-ce assez ?
-       Ne recréée pas le monstre. Fais-le sortir de toi. Pas de peurs. Pas de pensées ! Si tu cauchemardes, viens, on nettoie. Au jour le jour.
-       Tout ce que tu veux.
-       Tu te mets sous mon aile, d’accord ?
-       Promis, petit frère.
-       Tu me dis tout, et tu luttes avec moi. On est deux, depuis le début. Tu te souviens, ce que tu as ressenti, quand je t’ai dit que je t’avais pardonné ?
-       Oh que oui !
-       Tu te souviens de la lumière ?
-       Oh que oui !
-       Alors écoute-la. Convoque-la. Et à deux, on y arrivera »
Charles ouvrit grand ses bras, et Pierre vint s’y lover.
«  Merci. Merci petit frère
-       Je t’aime, bonhomme
-       Moi aussi je t’aime »
Pierre fit quelques pas, puis se retourna.
« Tu voulais me dire quelque chose ?
- Ah oui. Carrère veut engager Laure. Pour enregistrer un disque. Elle a accepté »

Extrait de SUNDANCE - Livre 1 : Genèse (volume 1)
Résumé, extrait, nombreux avis de lecteurs et possibilité de commande en ligné sécurisée
1er d'une saga romanesque en 4 Livres et 8 volumes couvrant sur 3 générations et 2 lieux (Paris et la Réunion) 40 ans d'histoires en France et d'Histoire de France, des années 70 à la fin des années 2000. 
Mélange de personnages de fictions et de personnages publics appartenant à notre mémoire collective dans les champs politiques et artistiques
Roman entièrement auto-produit, sans éditeurs ni distributeurs
1er roman proposant un mix texte et musique au travers de playlists proposées et pouvant combiner certains chapitres avec l'écoute de morceaux musicaux leur correspondant.

http://www.thebookedition.com/fr/sundance-livre-1-genese-vol1-p-343871.html?search_query=sundance&results=2